Le Off de Jeune-Afrique – Chaque semaine, François Soudan révèle ce que l’info n’a pas encore dit
Machiavel détaille trois instants distincts dans les conspirations et les coups d’État : celui de la formation du complot, celui de son exécution et celui qui le suit. Lorsque les comploteurs se sortent sans être découverts du premier de ces trois pas, le tour, si l’on peut dire, est presque joué. L’ancien président nigérien Mohamed Bazoum a-t-il lu Le Prince ?
En mai 2023, deux mois avant qu’il ne soit trahi par le général Abdourahmane Tiani, commandant de sa garde présidentielle, Mohamed Bazoum m’avait accordé ce qui allait être sa dernière interview. Un entretien d’une grande lucidité, sur le terrorisme islamiste et ses racines, sur les difficultés de son armée à y faire face, sur le danger qu’il y a à armer des milices civiles, sur la démocratie et la société nigériennes… Un pari sur la tolérance, l’intelligence et la modernité plutôt que sur le populisme autoritaire et le repli identitaire, voies suivies par le Mali et le Burkina Faso.
Il fallait oser, mais Bazoum avait un défaut : sa sincérité avait quelque chose de candide. Reçu le lendemain chez Mahamadou Issoufou, son prédécesseur, que je tenais à l’époque pour un démocrate exemplaire, j’avais été heurté par la violence des propos que les membres du proche entourage de l’ancien chef de l’Etat proféraient à son encontre.
Le soir venu, en marge d’un dîner dans la résidence dont une partie lui sert aujourd’hui de prison, je m’en étais ouvert auprès de ce dernier :
— Issoufou pense manifestement que tu lui dois tout, ce qui crée à ses yeux une dette inextinguible, lui avais-je dit. Et son entourage répète que tu ne le remercies pas assez du cadeau hors de prix qu’il t’a fait : le pouvoir.
— Je sais tout cela, m’avait répondu Bazoum. Mais Issoufou n’est pas homme à se laisser manipuler, encore moins à comploter. Il ne tentera rien contre moi.
J’ai appris plus tard que d’autres que moi, bien mieux informés, tels que Hassoumi Massaoudou, alors ministre des Affaires étrangères, et le général Abou Tarka, l’avaient mis en garde : les rancœurs du clan Issoufou, l’avaient-ils averti, convergeaient avec les tentations putschistes d’une poignée d’officiers supérieurs.
Mais Mohamed Bazoum a péché par naïveté là où un autre de mes amis, Alpha Condé, a péché par hubris. Interrogé, trois semaines avant sa chute, à propos de la rébellion larvée des Forces spéciales du colonel Doumbouya, Alpha m’avait rétorqué, sûr de lui : « Tu n’y connais rien. On peut m’assassiner. Mais un coup d’État, jamais ! »
Le mandat de Mohamed Bazoum s’est achevé le 2 avril. Renversé il y a trois ans, il n’a pas su déceler à temps les noires énergies coalisées contre son pouvoir. Depuis, il vit reclus, tel un bouclier humain, au cœur même du complexe présidentiel de Niamey. Et parce qu’il est mon ami et qu’il avait été démocratiquement élu, je ne cesserai d’alerter sur son sort.
François Soudan
Photo: Mohamed Bazoum et François Soudan lors de l’interview accordée à Jeune Afrique au palais présidentiel de Niamey, le 1er mai 2023. © Vincent Fournier pour JA







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