EXCLUSIF – Pierre Kipré : « Écrire, c’est dire sa part de vérité »

Historien de renom, intellectuel engagé et figure majeure du système éducatif ivoirien, Pierre Rémy Aimé Kipré incarne une génération de penseurs africains dont le parcours épouse les grandes mutations politiques, sociales et culturelles de la Côte d’Ivoire contemporaine. Né le 23 février 1945 à Danané et originaire de Daloa, il a construit, au fil des décennies, une trajectoire remarquable entre université, responsabilités politiques et production scientifique.

Formé en France, où il obtient son baccalauréat en 1965, puis le CAPES d’histoire-géographie en 1972, il soutient en 1981 un doctorat en Lettres et Sciences humaines. De retour en Côte d’Ivoire, il s’impose comme une référence à l’École normale supérieure d’Abidjan, devenant professeur titulaire d’histoire contemporaine en 1986. Mais l’universitaire n’est pas resté en marge de la cité. Très tôt, son engagement se dessine, dès ses années de collège, lorsqu’il défend ses camarades, puis à l’université où, en 1967, son élection à la tête d’une association étudiante coïncide avec des tensions politiques qui marqueront durablement son rapport à la chose publique.

C’est donc sans surprise que la politique finit par croiser son chemin de manière plus formelle. Nommé ministre de l’Éducation nationale en décembre 1993, il occupera cette fonction stratégique pendant près de six ans, contribuant à orienter les politiques éducatives du pays dans un contexte en pleine mutation. Après le coup d’État de 1999, il retourne à l’université, fidèle à sa vocation première. Mais son engagement ne s’éteint pas pour autant. Quelques années plus tard, son ancien condisciple Laurent Gbagbo, devenu président de la République, lui propose le poste d’ambassadeur de Côte d’Ivoire en France. Une mission qu’il accepte, malgré son absence de formation diplomatique, au nom du dialogue et du rapprochement entre les deux pays.

À travers ce parcours, Pierre Kipré revendique une identité simple : celle d’un « homme ordinaire », attaché au partage et au travail intellectuel. Une modestie qui contraste avec l’ampleur de son œuvre. Auteur de plus d’une centaine de publications, il s’inscrit dans une tradition de rigueur scientifique héritée de sa formation d’historien. Pour lui, l’écriture ne relève pas de la fiction, mais de l’analyse des faits, des archives et des réalités sociales. « Mon inspiration vient des faits », affirme-t-il, soulignant une méthode fondée sur l’observation et la compréhension des dynamiques historiques.

Son dernier ouvrage, Cultures, identités et progrès des sociétés, prolonge cette réflexion en interrogeant le rôle des cultures africaines dans la construction de la citoyenneté et du développement. Il y développe une thèse forte : malgré les mutations imposées par la colonisation et la mondialisation, les cultures africaines demeurent le socle principal de l’identification citoyenne. Mais elles doivent évoluer, se régénérer et s’adapter aux exigences contemporaines pour continuer à jouer ce rôle structurant.

Dans ses analyses, Pierre Kipré ne se contente pas d’un regard académique. Il porte également un regard critique sur les évolutions politiques du continent. Il alerte notamment sur le recul des institutions démocratiques et le retour de formes d’autoritarisme qui fragilisent le rôle du citoyen. Toutefois, loin de toute vision fataliste, il rappelle que les sociétés africaines possèdent en elles-mêmes des traditions de gouvernance fondées sur le consensus, offrant ainsi des alternatives aux modèles importés.

Observateur attentif de son époque, il s’exprime aussi sur les mutations technologiques, notamment les réseaux sociaux, qu’il considère comme des outils puissants mais encore mal maîtrisés, nécessitant un encadrement pour limiter leurs dérives. Cette lucidité traverse l’ensemble de sa pensée, marquée par une volonté constante de comprendre et d’expliquer les transformations du monde.

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Parmi les figures qui ont marqué son parcours, l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch occupe une place particulière. Directrice de sa thèse, elle a contribué à façonner son exigence intellectuelle et demeure une référence majeure dans son itinéraire académique. Leur relation, devenue amicale, illustre l’importance des rencontres dans la construction d’un parcours d’exception.

Reconnu par ses pairs et par son pays, Pierre Kipré a reçu de nombreuses distinctions, dont le prix NOMA en 1987, ainsi que des décorations académiques et nationales. La Côte d’Ivoire lui a même rendu hommage en donnant son nom à une avenue, signe d’une reconnaissance institutionnelle rare pour un intellectuel.

Aujourd’hui encore, malgré les années, il continue de nourrir des projets de recherche, notamment sur la marginalité sociale en Côte d’Ivoire aux XIXe et XXe siècles. Une preuve supplémentaire que, pour lui, la quête de savoir ne connaît ni repos ni retraite.

À la question de savoir pourquoi il écrit, sa réponse reste fidèle à son engagement de toujours : « pour dire ma part de vérité dans les débats ». Une formule simple, mais puissante, qui résume à elle seule la trajectoire d’un homme pour qui la connaissance est indissociable de la responsabilité intellectuelle.

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