Mon arrivée à Paris était initialement prévue pour septembre 2002. Cependant, les lenteurs administratives liées à l’obtention de mon visa étudiant retardèrent ce projet, et ce n’est finalement que le 6 février 2003 que je posai le pied dans la capitale française. Ce décalage, qui aurait pu sembler anodin, marqua en réalité le début d’un parcours fait d’incertitudes, de solidarités inattendues et de rencontres marquantes.
À mon arrivée, je pris contact avec le père Philippe Simon-Barboux, chargé de l’accueil des prêtres étrangers dans le diocèse de Paris. Son accueil fut cordial, mais la réponse qu’il me donna était sans appel: toutes les paroisses avaient déjà été attribuées et il ne pouvait rien faire pour moi dans l’immédiat. Cette situation aurait pu me plonger dans une grande détresse, mais la providence passa par des visages fraternels.
Mon frère et ami de toujours, le médecin André Gaumon Carré, m’ouvrit les portes de son minuscule studio. Malgré l’exiguïté des lieux, il m’y hébergea quelques jours, avant de me payer quatre nuits d’hôtel. Ce geste, empreint de générosité, fut prolongé par celui de son ami Charles Assa, qui m’offrit à son tour quatre nuits supplémentaires dans le même établissement, situé non loin de la station de métro Porte d’Italie. Ces actes de solidarité, simples mais essentiels, témoignaient déjà de cette humanité discrète qui rend les épreuves supportables.
Par la suite, il fut décidé que je passerais quelques jours dans le diocèse de Nice, auprès de l’abbé Athanase Aké, que j’avais connu à la paroisse Saint-Jean de Cocody. Malgré le froid hivernal, ce séjour fut chaleureux sur le plan humain. Il me permit de reprendre souffle avant de retourner à Paris pour poursuivre mes démarches de logement.
De retour dans la capitale, André Carré et moi entreprîmes de nouvelles recherches. Nous nous rendîmes dans un foyer tenu par les Religieux de Saint-Vincent-de-Paul. Malheureusement, aucune chambre n’y était disponible. Toutefois, le frère qui nous accueillit eut la délicatesse de nous orienter vers une autre piste: la communauté des Sulpiciens, située au 6, rue du Regard, dans le 6ᵉ arrondissement.
Ce conseil fut providentiel. Le père Jean-Pierre Dugué nous reçut avec une grande bienveillance et, contre toute attente, réussit à me trouver une chambre. C’est ainsi que je m’installai dans cette rue paisible du cœur de Paris, sans imaginer que ce lieu allait me rapprocher, d’une manière inattendue, d’une figure importante de la vie politique française.
En effet, en sortant de la communauté ou en y entrant, je remarquais souvent la présence de policiers en faction devant un appartement voisin. Intrigué, je finis par me renseigner. On m’apprit qu’il s’agissait du domicile parisien de Lionel Jospin. Quelques jours plus tard, je pris l’initiative d’échanger avec les policiers pour en avoir la confirmation. Je leur demandai même, avec une certaine audace, s’il m’était possible de rencontrer l’ancien Premier ministre. L’un d’eux me répondit que cela était compliqué.
Même si je ne pus jamais le rencontrer en personne ni lui serrer la main, le simple fait de partager la même rue que Lionel Jospin me procurait une certaine satisfaction. C’était une proximité symbolique, mais elle suffisait à nourrir ma curiosité et ma réflexion sur l’homme.
Je ne reviendrai pas ici sur ce que beaucoup ont déjà souligné: son intégrité et sa sobriété. Je voudrais plutôt évoquer trois souvenirs qui m’ont particulièrement marqué.
Le premier concerne la grève des sages-femmes en mars 2001, alors qu’il était Premier ministre. Sa propre mère, Mireille Jospin, elle-même sage-femme, joua un rôle actif dans ce mouvement. Ce qui est remarquable, c’est que Lionel Jospin n’entrava pas cette grève, bien qu’elle impliquât directement un membre de sa famille. Il reconnaissait ainsi, en acte, le droit des travailleurs à revendiquer et à manifester. Ce respect des principes, même lorsque ceux-ci pouvaient le placer dans une situation délicate, révèle une certaine conception de la démocratie et de l’État de droit.
Le deuxième souvenir est son discours prononcé le 2 février 2000 à l’Université catholique de Louvain, lors de la réception de son doctorat honoris causa. Il y affirmait notamment:
« L’engagement n’a pas de figure unique. Il est politique bien sûr, mais aussi syndical, associatif, caritatif… Il consiste, sans entrer toujours dans un parti politique, à prendre parti… L’engagement se fonde sur le refus de la fatalité du mal. »
Ces paroles traduisent une vision exigeante et ouverte de l’engagement citoyen. Elles rappellent que chacun, à son niveau, peut contribuer à transformer la société et à lutter contre l’injustice.
Enfin, le troisième souvenir renvoie à l’élection présidentielle du 21 avril 2002. Lionel Jospin fut éliminé dès le premier tour, notamment en raison de la dispersion des voix au sein de la gauche plurielle, où plusieurs candidatures concurrentes affaiblirent son camp. À la suite de cette défaite, il prit une décision rare en politique : se retirer de la vie politique. Et surtout, il tint parole. Dans un univers où les engagements sont souvent reniés, cette fidélité à sa décision mérite d’être soulignée.
Certains pourraient s’étonner que, après avoir dénoncé dans mes écrits les injustices et les humiliations subies par les Africains, notamment à travers des œuvres comme « Le vieux nègre et la médaille » de Ferdinand Oyono, je rende ici hommage à une personnalité politique française. À ceux-là, je réponds simplement que mon identité ne se réduit pas à mon appartenance africaine. Je suis aussi un citoyen du monde.
À ce titre, je me sens libre d’apprécier le beau, le vrai et le bon partout où ils se manifestent, indépendamment des frontières, des origines ou des appartenances culturelles. Reconnaître les qualités d’un homme comme Lionel Jospin ne signifie pas renoncer à son esprit critique, mais simplement faire preuve d’honnêteté intellectuelle.
Ainsi, au-delà des débats politiques et des divergences idéologiques, il est possible — et même nécessaire — de savoir reconnaître, chez autrui, ce qui mérite d’être salué. C’est peut-être là une des conditions d’un véritable dialogue entre les peuples et d’une compréhension mutuelle plus profonde.
Jean-Claude Djéréké






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