Par Cheikh Mbacké Sène, expert en intelligence économique et communication d’influence
Dans un monde marqué par l’intensification de la compétition économique et la redéfinition des équilibres géopolitiques, l’Afrique est en train de devenir l’un des principaux terrains de la nouvelle guerre économique mondiale. Dans cette recomposition stratégique, l’Afrique de l’Ouest apparaît aujourd’hui comme l’un des marchés les plus dynamiques et les plus prometteurs du continent. Pour l’Algérie, puissance énergétique majeure d’Afrique du Nord, cette région représente une opportunité historique d’expansion économique et d’influence stratégique.
L’espace ouest-africain, structuré autour de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, représente un marché de plus de 420 millions d’habitants. Selon les projections des Nations Unies, cette population pourrait dépasser 600 millions d’habitants d’ici 2050. Une telle dynamique démographique constitue un puissant moteur de consommation, mais également un formidable levier de transformation économique.
Plusieurs économies de la région affichent d’ailleurs des performances remarquables depuis une décennie. Des pays comme Côte d’Ivoire, Ghana ou Sénégal enregistrent régulièrement des taux de croissance supérieurs à 5 %, tandis que Nigeria, première économie africaine, constitue à lui seul un marché de plus de 220 millions de consommateurs.
Mais au-delà de la démographie et de la croissance, c’est surtout le déficit structurel en infrastructures qui fait de l’Afrique de l’Ouest un espace d’opportunités économiques majeures. Selon les estimations de la Banque africaine de développement, l’Afrique doit investir entre 130 et 170 milliards de dollars par an dans les infrastructures pour soutenir sa croissance. Une part importante de ces besoins concerne l’Afrique de l’Ouest, notamment dans les domaines des routes, de l’énergie, du logement urbain et des infrastructures industrielles.
Dans ce contexte, l’Algérie dispose d’atouts stratégiques considérables. Son expertise dans les travaux publics, son industrie énergétique et ses capacités d’ingénierie peuvent jouer un rôle déterminant dans la transformation économique de cette région.
L’énergie constitue d’ailleurs un axe central de cette coopération potentielle. Le projet du Gazoduc transsaharien Nigeria–Algérie, qui doit relier les réserves gazières du Nigeria aux infrastructures algériennes avant d’atteindre les marchés européens, illustre parfaitement la dimension géostratégique de cette coopération. Avec une capacité estimée à environ 30 milliards de mètres cubes de gaz par an, ce pipeline pourrait transformer l’Algérie en véritable hub énergétique reliant l’Afrique subsaharienne à l’Europe, avec l’appui d’acteurs majeurs comme Sonatrach.
Mais la véritable révolution économique pourrait venir des corridors transsahariens. Le projet de la Route transsaharienne Alger–Lagos, reliant Alger à Lagos via le Niger, pourrait redessiner la géographie commerciale du continent. Une fois pleinement opérationnel, cet axe logistique pourrait devenir l’un des principaux corridors du commerce intra-africain.
Cette dynamique s’inscrit par ailleurs dans le cadre plus large de la Zone de libre-échange continentale africaine, qui ambitionne de créer le plus grand marché intégré du monde avec plus de 1,3 milliard de consommateurs.
Toutefois, pour que l’Algérie transforme ces opportunités en puissance économique réelle, une stratégie d’intelligence économique offensive s’impose. Celle-ci devrait reposer sur plusieurs leviers structurants : le renforcement de la diplomatie économique, l’implantation de hubs logistiques dans le sud algérien, le soutien à l’expansion internationale des entreprises nationales et la mise en place de partenariats industriels durables avec les économies ouest-africaines.
Il s’agit en réalité pour l’Algérie de dépasser une logique purement commerciale pour construire une véritable stratégie d’influence économique sur le continent. Dans la nouvelle géoéconomie mondiale, la puissance ne se mesure plus uniquement à la capacité de produire, mais aussi à celle d’organiser des espaces économiques, de structurer des corridors logistiques et de maîtriser les flux d’énergie et de commerce.
Dans cette perspective, l’axe Alger–Afrique de l’Ouest pourrait devenir l’un des piliers d’une nouvelle architecture économique africaine. Une architecture dans laquelle l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne cesseraient d’être deux espaces séparés pour devenir les composantes complémentaires d’un même marché stratégique.
L’histoire économique du continent nous enseigne que les nations qui anticipent les grandes mutations géoéconomiques sont celles qui façonnent les équilibres futurs. Pour l’Algérie, l’Afrique de l’Ouest n’est pas seulement un marché. Elle est une frontière stratégique d’influence et de prospérité.
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Portrait de l’auteur
Cheikh Mbacké Sène est un expert sénégalais en intelligence économique et communication d’influence, spécialisé dans les stratégies de puissance et de souveraineté en Afrique. Analyste reconnu, il intervient sur les enjeux de géoéconomie, industrialisation et politiques publiques sur le continent. Il accompagne des institutions et organisations sur les questions de veille stratégique et d’influence économique. Auteur de plusieurs tribunes et essais, il développe une vision ambitieuse d’une Afrique intégrée et souveraine. Ses travaux s’inscrivent dans une dynamique visant à positionner l’information stratégique comme levier de développement et de puissance africaine.







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