Encore modeste dans le cadre des pratiques bancaires de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), la finance islamique possède quelques atouts qui pourraient lui permettre de se développer dans les 8 pays de la zone. En particulier pour le financement de projets d’infrastructures via les sukuk, les obligations islamiques.
Si la finance islamique existe en Afrique de l’Ouest depuis les années 80, cela ne fait que dix ans qu’elle jouit d’un cadre réglementaire dans le système bancaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). C’est en effet en mars 2018 que l’UEMOA a défini les règles applicables aux banques proposant des solutions de finance islamique à leurs clients. Cinq ans plus tard, en 2023, seules deux banques s’étaient totalement spécialisées dans le domaine, la Banque islamique du Sénégal (BIS) et la Banque islamique du Niger (BIN). Cette année-là, ces dernières représentaient 0,75% des actifs bancaires de l’UEMOA et environ 1,8% des crédits accordés. La marge de progression est donc plus que significative. Et malgré ces chiffres modestes, les acteurs financiers de la zone croient que la finance islamique pourrait jouer un rôle non négligeable dans les politiques de développement mises en place par les gouvernements des huit pays membres de la zone.
L’émission de sukuk, prisée par les États
Les professionnels du secteur sont optimistes. « Notre banque a connu un développement très rapide au cours des dix dernières années, se félicite Boubacar Correa, directeur général de la Banque islamique du Sénégal. Elle a vu son bilan total passer de 53 à 730 milliards de FCFA. Notre rôle est d’accompagner l’économie nationale, mais surtout de proposer du financement qui a de l’impact et qui vise à améliorer les conditions sociales au-delà de l’accompagnement des entreprises. » Et c’est bien là le cœur de la philosophie de la finance islamique qui privilégie l’éthique à la rentabilité.
Pour donner une place plus importante à la finance islamique, les opérateurs se concentrent sur certains produits et certains marchés – comme par exemple la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) – afin de lever des fonds pour le financement d’infrastructures, de projets agricoles, de logements et de toutes sortes de projets publics qui peuvent être soutenus par des fonds privés. Dans la zone UEMOA, c’est donc sur les marchés de capitaux que la finance islamique est à même de s’exprimer, notamment via l’émission de sukuk – obligations islamiques – par les États membres de l’Union (Bénin, Burkina, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo). « Ces dernières années, les pays de l’UEMOA ont commencé à émettre des sukuk islamiques pour financer des projets d’infrastructure et de développement, reconnaissant l’inefficacité du financement obligataire traditionnel et le potentiel d’attirer des investisseurs musulmans privilégiant les instruments financiers conformes à la charia, explique l’économiste Mohamed Sylla. Contrairement aux obligations conventionnelles, qui représentent des titres de créance à taux d’intérêt fixe, les sukuk représentent une participation dans des actifs, des projets ou des investissements tangibles, et les rendements sont générés par le partage des bénéfices ou les revenus locatifs. » Plusieurs États y ont eu recours ces dernières années, notamment le Sénégal, le Niger et la Guinée-Bissau. Et plus récemment le Bénin qui vient d’émettre en janvier dernier un sukuk d’une maturité de 7 ans et d’un montant nominal de 500 millions de dollars. Selon Anouar Assoune, directeur général de GCR Rating, « c’est la première fois en Afrique, qu’un État membre émet un sukuk de cette envergure ; c’est un moment historique pour notre région ».
Lors du 9e Forum international sur la finance islamique en Afrique de l’Ouest en 2024, Mouhamadou Lamine Mbacké, président de l’Institut africain de finance islamique (IAFI) avait insisté sur la nécessité de « développer l’industrie financière islamique par nos moyens, avec le conseil et la formation », soulignant dans son propos l’énorme potentiel de la finance islamique, mais aussi ses limites actuelles. Car malgré quelques promesses, la finance islamique ne s’est toujours pas encore imposée dans le paysage bancaire de la zone. Les professionnels expliquent cela par un nombre finalement réduit d’acteurs, un cadre réglementaire encore récent, des offres de sukuk encore limitées et une faible expertise technique des établissements financiers. Les choses pourraient donc changer.
Une grande variété d’acteurs
Les grandes banques ne sont pas les seules institutions impliquées dans le secteur, la finance islamique attire de nouveaux acteurs, souhaitant exploiter à la fois la politique vertueuse des sukuk et le désir de finance éthique de la part des épargnants. Parmi eux, des Sociétés de gestion et d’intermédiation (SGI) sont de plus en plus nombreuses à prendre pied sur le marché. Mais attention à la réputation des acteurs en question : certains sont parfaitement agréés et formés aux pratiques bancaires, d’autres y voient surtout des opportunités de gains financiers. Ces SGI sont toutes des intermédiaires exécutant des opérations et structurant des produits financiers pour le compte d’investisseurs privés, notamment sur les marchés tels que la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM). Dans la zone UEMOA, elles sont 36 à être reconnues par l’Association professionnelle des SGI (APSGI-UEMOA).
Et dans le secteur des SGI, la concurrence est âpre. Certains acteurs réputés, bien installés depuis le début des années 2000, ont vu surgir de nouvelles sociétés très agressives en termes de concurrence commerciale. « L’année 2025 a été relativement difficile, faite de nombreux défis sur divers plans, remarque Thierno Diarra, directeur général de Bridge Securities (Côte d’Ivoire). Des défis d’ordre socio-politique et des défis liés à la concurrence – car nous avons enregistré un nombre croissant d’acteurs sur le marché – et le défi de la satisfaction client. » Parmi les nouveaux acteurs agréés par l’AMF, le plus récent est Image Finance Internationale (IFI), basé au Burkina Faso. Cette société tente de se faire une place malgré les précautions qu’elle inspire, comme on a pu le voir lors de la 7e édition des Financial Afrik Awards en janvier dernier. « Il faut faire en sorte que les politiques actuelles puissent choisir la finance islamique comme moyen accessoire pour mobiliser les ressources, avance Issa Malgoubri, PDG de IFI. Fort d’un diplôme en finance islamique obtenu au Pakistan après un cursus en logistique, le jeune entrepreneur estime qu’il n’y a aujourd’hui « pratiquement pas d’État qui a un « bond charia », c’est-à-dire une entité de « compliance » qui permet de s’assurer qu’on respecte les normes chariatiques dans la finance islamique. » Si IFI semble vouloir gagner des parts de marché, elle ne pèse que 1 milliard FCFA, contre 10 à 50 milliards FCFA pour la plupart des SGI déjà implantées et aux dirigeants reconnus dans le monde de la finance islamique. Pas facile d’exister face à des opérateurs légitimement reconnus leur track record.
En tout état de cause, le panorama financier ouest-africain doit pouvoir s’appuyer sur tous les acteurs et tous les instruments financiers innovants, comme ceux qui relèvent de la finance islamique, afin lever des fonds en faveur de projets dans les pays de la région. « La finance structurée n’est pas une option, mais une nécessité pour soutenir la croissance africaine », assure Dr. Edoh Kossi Amenounve, directeur général de la BRVM. Avec, en premier lieu, l’émission d’obligations sécurisées. Et les sukuk ont toute leur place dans l’éventail des instruments à la disposition des États et des entreprises cherchant des financements.







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