Le retour du tambour parleur ébrié : restitution ou simple début de réparation ?

Par Antoine Kemonsei

Après plus d’un siècle d’absence, le tambour parleur ébrié Djidji Ayôkwé est enfin revenu sur sa terre d’origine. Arraché en 1916 par l’administration coloniale française pour réduire au silence un instrument de communication et d’autorité du peuple Atchan, il avait trouvé refuge — ou plutôt captivité — au Musée du quai Branly – Jacques Chirac, en France. Son retour en Côte d’Ivoire dépasse la simple restitution d’un objet : il marque le réveil d’une mémoire, la reconnaissance d’une injustice et l’ouverture d’un débat fondamental sur la réparation.
Mais une question demeure : restituer suffit-il à réparer ?


Un objet, mais surtout une voix confisquée

Le tambour parleur n’était pas un instrument décoratif. Il était un organe vital du système social Atchan. Il transmettait les décisions, alertait les populations, incarnait l’autorité et l’identité collective. En le confisquant, l’administration coloniale ne s’est pas contentée de déplacer un artefact : elle a désorganisé un système de gouvernance, affaibli une culture et imposé un silence stratégique.
Pendant plus de cent ans, ce tambour a contribué à enrichir les collections françaises, renforçant le prestige scientifique et culturel des musées européens, tandis que la société qui l’avait créée en était privée.
Sa restitution est donc un acte de justice. Mais elle arrive après un siècle de perte culturelle, de rupture historique et de manque à gagner symbolique et touristique.


Une victoire morale, mais une réparation incomplète


Il faut saluer ce geste historique. Il constitue une reconnaissance implicite que certaines acquisitions coloniales relevaient davantage de la spoliation que de l’échange culturel.
Cependant, la restitution physique ne compense ni la perte de transmission culturelle, ni l’exploitation symbolique dont cet objet a fait l’objet pendant des générations.
Une véritable réparation devrait inclure :
des excuses officielles et une reconnaissance explicite du préjudice,
un soutien financier à la conservation et à la valorisation du patrimoine ivoirien,
un transfert de compétences en muséologie et conservation,
un accompagnement au développement d’infrastructures culturelles modernes.
Une opportunité stratégique pour le tourisme culturel ivoirien
Le retour du tambour parleur ouvre une opportunité exceptionnelle pour repositionner Abidjan et la Côte d’Ivoire comme destination culturelle majeure en Afrique.
Le patrimoine culturel constitue aujourd’hui l’un des segments les plus dynamiques du tourisme mondial. Les visiteurs ne recherchent plus seulement des paysages, mais des histoires, des identités et des symboles authentiques.
Le tambour parleur peut devenir :
un symbole national, une attraction culturelle majeure, un levier de tourisme mémoriel,
un outil de rayonnement international.
À condition qu’il soit intégré dans une stratégie culturelle ambitieuse.

La question plus large : des milliers d’objets encore à restituer
Le tambour parleur n’est que la partie visible d’un patrimoine beaucoup plus vaste encore conservé hors du continent africain. Des milliers d’objets ivoiriens restent aujourd’hui dans des collections étrangères.
Le retour du Djidji Ayôkwé crée un précédent. Il ouvre la voie à une nouvelle relation entre l’Afrique et l’Europe, fondée non plus sur la possession, mais sur le respect, la coopération et l’équité.


Transformer la restitution en renaissance culturelle


La responsabilité est désormais partagée.
La France doit poursuivre cette dynamique par des partenariats culturels équitables.
Mais la Côte d’Ivoire doit également saisir cette opportunité pour :
renforcer ses infrastructures muséales,
investir dans la conservation de son patrimoine,
intégrer la culture dans sa stratégie de développement touristique,
transmettre ce patrimoine aux générations futures.
Car la restitution n’est pas une fin. C’est un commencement.


Conclusion : le retour d’un tambour, le réveil d’une nation culturelle
Le retour du tambour parleur ébrié n’est pas seulement le retour d’un objet. C’est le retour d’une voix. Une voix qui rappelle que la culture n’est pas un bien exportable, mais une âme collective.
La restitution est une victoire. Mais la véritable réparation résidera dans la capacité de la Côte d’Ivoire à transformer ce symbole retrouvé en moteur de renaissance culturelle, de fierté nationale et de développement touristique durable.
Le tambour est revenu. Il appartient désormais à la Côte d’Ivoire de le faire résonner à nouveau — non seulement comme un écho du passé, mais comme un signal d’avenir.

Antoine Kemonsei

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