Crise du cacao: la stratégie pas toujours lisible des autorités ivoiriennes

Depuis le dernier trimestre de l’année dernière, la Cote d’Ivoire connait une grave crise dans son produit phare : le cacao. Il ne s’exporte plus, il ne s’achète plus aux paysans. Les organisations de producteurs, et le Conseil du Café et du Cacao le CCC (l’organe de régulation) s’écharpent dans la presse, tandis que les exportateurs et les industriels locaux, les deux autres grands acteurs de la filière, restent silencieux. Ces derniers jours, des articles de presse ont laissé entendre que tout était désormais « entré en ordre » dans la filière, une analyse pas vraiment corroborée sur le terrain.

Après des sommets historiques fin décembre 2024 ( 7 000 FCFA / Kg ), les cours du cacao se sont brusquement retournés en 2025 pour entamer une lente dégringolade. La chute se poursuit en 2026. Le 20 Février dernier, le cours du cacao coté à New York s’établissait à 1 675 FCFA / Kg. Ainsi le prix bord-champ (celui payé aux paysans) qui a été fixé à 2 800 FCFA / Kg en Octobre 2025 par l’Etat ivoirien, est aujourd’hui largement supérieur au cours mondial. En toute logique, ce prix bord-champ doit être revu à la baisse, car exporter le cacao en l’achetant aux paysans à ce prix, est une opération à perte. Mais l’Etat ivoirien (via le CCC) refuse et reste inflexible.

D’où le blocage des achats, et les cargaisons de cacao qui se sont entassés ces derniers temps dans les ports d’Abidjan et de San Pedro. Beaucoup accusent aussi le CCC d’entraver les exportations en ne délivrant pas les documents nécessaires (les connaissements). C’est dans ces conditions que l’Etat ivoirien a annoncé le 20 Janvier dernier, sa volonté de débloquer 280 milliards de FCFA pour acheter lui-même la production encore aux mains des paysans (environ 123 000 tonnes). Cette annonce, quoique spectaculaire, n’a pas dissipé les inquiétudes.

D’abord sur l’enveloppe promise, le compte n’y est pas. Au prix de 2 800 FCFA / kg, c’est 344 milliards qu’il faut mobiliser pour acheter cette production de 123 000 tonnes et non 280 milliards. Plusieurs acteurs doutent aussi de la capacité de l’Etat à débloquer en urgence ces fonds. Et si les fonds étaient effectivement débloqués, il n’est pas exclu qu’ils soient en partie l’objet de prédation une fois dans les circuits officiels. Enfin, l’Etat prétend vouloir revendre la production aux exportateurs  » qui seront intéressés ». On ne voit pas dans l’état actuel des choses, des exportateurs se manifester. Ainsi le flou demeure sur l’opération, même si des communiqués rassurants du CCC sont régulièrement publiés.

En refusant de réduire le prix bord-champ, les autorités disent vouloir garantir aux paysans un niveau de revenu et un pouvoir d’achat décents. On peut le comprendre, seulement cela doit tenir compte des réalités du marché. La Côte d’Ivoire reste un pays libéral, cela suppose de laisser agir les forces du marché. Si les cours mondiaux accusent une baisse, il est logique qu’elle se répercute sur les différents acteurs dont les paysans, peut-être pas à 100%, mais le prix bord-champ doit être corrigé. Le président Ouattara est un libéral jusqu’ au bout des ongles, on ne peut pas être libétral et aller à l’encontre du marché. La position actuelle du gouvernement ivoirien est assez illisible. Elle est sans issue.

Il n’est pas exclu que l’Etat ivoirien veuille jouer la montre en bloquant les exportations, dans le but de créer une pénurie au niveau mondial et faire remonter les cours. Le fait que le cacao ne sorte pas des ports depuis un certain moment, devrait normalement affoler les marchés et agir à la hausse sur les cours. C’est peut être le calcul que font les autorités. Mais ce scénario ne se produit pas, au contraire les prix baissent. La rétention du cacao a déjà été mise en œuvre du temps du président Houphouët entre 1987 et 1989, afin d’agir sur les cours. Mais ce fut un fiasco. Pour éviter la dégradation des fèves, le pays avait dû se résoudre à brader la production stockée.

Se désolidarisant de la Côte d’ivoire, le Ghana a récemment réduit de 28% le prix bord champ, afin de se conformer aux réalités du marché. Cette décision met sous pression les autorités ivoiriennes. Produisant 60 % de l’offre mondiale, la Côte d’Ivoire et le Ghana veulent à juste titre peser sur les cours du cacao. Mais la chose s’avère difficile, contrairement au pétrole dont les pays de l’OPEP arrivent à redresser les cours en modulant l’offre. Plutôt que de vouloir vainement influencer les cours, ces deux pays devraient plutôt songer à un mécanisme qui ajuste automatiquement le prix bord-champ au cours international, afin d’éviter les crises telles que celle qui a cours.

Notons pour terminer que la crise n ‘a pas eu d’impact majeur sur la croissance, parce que sur une production globale de 1 800 000 tonnes, la crise porte sur 123 000 tonnes, soit 7% de la production. Si la chute des cours internationaux se poursuit pour la nouvelle campagne s’ouvrant en Avril, alors les conséquences seront sérieuses pour les caisses de l’Etat. Néanmoins, on peut relever que l’économie ivoirienne est aujourd’hui assez diversifiée avec plusieurs produits majeurs : le palmier à huile, l’hévéa, le coton, et l’anacarde où le pays est le premier producteur mondial. L’or, le pétrole et le gaz montent en force, et il y a un tissu dense de pme qui exportent. Ainsi l’exposition aux fluctuations des cours du café et du cacao est moins évidente que dans les trois premières décennies après l’indépendance.

Douglas Mountain

oceanpremier4@gmail.com

Le Cercle des Réflexions Libérales

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