Silence, peur et responsabilité collective: la Côte d’Ivoire face à elle-même

Selon « Le Monde » du 13 février 2026, Nina Keïta, nièce d’Alassane Ouattara, est citée plus de 300 fois dans les trois millions de documents rendus publics le 30 janvier par le ministère de la Justice des États-Unis concernant le pédocriminel américain Jeffrey Epstein. Le journal français indique que celle qui occupe le poste de numéro deux dans la gestion des fonds pétroliers de Côte d’Ivoire au sein de Gestoci aurait joué un rôle d’entremetteuse pour Epstein, en Europe mais aussi en Afrique.

Au-delà de la gravité des faits évoqués, ce qui frappe le plus est l’absence de réaction à l’intérieur du pays. Selon plusieurs témoignages, une disposition juridique aurait été prise par le Procureur de la République près le tribunal de première instance d’Abidjan pour interdire toute prise de parole publique sur cette affaire, sous peine d’arrestation et d’emprisonnement. Résultat: un silence total. Personne n’ose parler. Ni les leaders politiques, ni ceux qui se présentent comme intellectuels, ni les artistes que l’on croyait engagés aux côtés du peuple, ni même certains guides religieux que l’on pensait porteurs d’une autorité morale. Le pays semble figé dans une forme de mutisme collectif, où la peur dicte les comportements.

En réalité, ce climat de silence n’est pas nouveau. Il date de 2011, l’année où la France de Nicolas Sarkozy installa Alassane Ouattara au pouvoir dans le sang des Ivoiriens. Depuis lors, la Côte d’Ivoire vit dans un mélange de peur, de résignation et d’autocensure. On dirait trivialement qu’il n’y a pas de garçon dans ce pays.

La figure du garçon: courage face à l’injustice

Dans ce contexte, la notion de « garçon » ne renvoie pas à une question de genre ou d’âge, mais à une posture morale: celle de l’individu qui refuse l’injustice, qui accepte de prendre des risques non parce qu’il aime le danger, mais parce que l’injustice et l’arbitraire lui sont insupportables. Un tel profil est rare dans toutes les sociétés, mais il devient crucial lorsque les institutions ne jouent plus pleinement leur rôle.
Pour beaucoup d’Ivoiriens, cette figure du courage politique a été incarnée pendant des décennies par Laurent Gbagbo. Les exemples abondent: sa candidature face à Félix Houphouët-Boigny lors de l’élection présidentielle d’octobre 1990, dans un contexte où l’opposition était encore fragile ; la marche de protestation du 18 février 1992 contre la décision du pouvoir de ne pas sanctionner les militaires responsables de l’expédition punitive à la cité universitaire de Yopougon en mai 1991 ; son exil politique en France (1982-1988), qu’il mit à profit pour dénoncer la politique du régime en place. On peut également citer son retour en Côte d’Ivoire en septembre 2002 alors que le pays était attaqué par des rebelles, malgré les préférences du président français Jacques Chirac qui l’aurait voulu en France ; son appel au peuple en 2000 pour contraindre le général Robert Guéï à quitter le pouvoir après sa défaite électorale ; ou encore son choix, en 2011, de résister avec ses compatriotes plutôt que d’accepter un exil doré proposé par Barack Obama aux États-Unis.

Ces épisodes ont contribué à forger l’image d’un dirigeant prêt à risquer sa vie pour dire non à ce qu’il considérait comme inacceptable. Après avoir passé près de dix ans entre la prison de Korhogo et celle de La Haye, Laurent Gbagbo est revenu dans son pays physiquement affaibli, à l’âge de 76 ans, puis a atteint aujourd’hui 80 ans. Un tel parcours laisse nécessairement des traces.

Les limites humaines d’un homme et la responsabilité collective

Il est possible — et même légitime — de critiquer certaines décisions politiques de Laurent Gbagbo. Certains estiment qu’il n’aurait jamais dû rendre Alassane Ouattara éligible, qu’il a commis une erreur stratégique en participant à certaines échéances électorales sans conditions sécuritaires satisfaisantes, qu’il a joué un rôle ambigu lors de la désobéissance civile de 2020 qui faillit balayer le régime Ouattara ou qu’il a eu tort de ne pas soutenir Ahoua Don Mello pendant la présidentielle d’octobre 2025. Ces critiques peuvent exister dans le débat démocratique. Mais accuser aujourd’hui cet homme diminué physiquement d’être silencieux ou passif face à la situation actuelle serait injuste. Le véritable reproche devrait plutôt être adressé à la société ivoirienne dans son ensemble. Pendant les années où Gbagbo était éloigné du pays, on a vu très peu de personnalités prêtes à prendre des risques pour contester réellement le pouvoir en place. La peur des arrestations, des poursuites judiciaires ou des violences a paralysé de nombreuses volontés.

Certains justifient cette prudence en affirmant que le régime serait trop puissant, trop armé, trop déterminé. Mais l’Histoire rappelle qu’en 1992, lorsque Ouattara était Premier ministre, Laurent Gbagbo avait maintenu la marche du 18 février malgré les avertissements sur les risques d’assassinat.

Un peuple ne peut dépendre d’un seul homme

Comparer les périodes 1990-2011 et 2011-2026 conduit certains à conclure que Gbagbo aurait été le seul « garçon » de la scène politique ivoirienne. Mais une telle situation pose un problème fondamental: le salut d’un peuple ne peut pas dépendre du courage et du sacrifice d’un seul individu. Une nation qui attend qu’un homme se lève à sa place renonce en partie à sa propre responsabilité historique.

Certains espèrent encore voir Gbagbo donner de la voix et reprendre la tête des mobilisations comme autrefois. Cette attente peut sembler compréhensible sur le plan émotionnel, mais elle n’est pas politiquement responsable. Partout dans le monde, les transformations majeures ont été le fruit d’actions collectives. Aucun changement durable n’a été obtenu par un individu isolé, aussi courageux soit-il. Le fait qu’un seul homme, Alassane Ouattara, puisse dominer la vie politique d’un pays pendant quinze ans sans opposition suffisamment forte pour l’ébranler devrait susciter une introspection nationale. Cela devrait nous interroger sur notre rapport au courage, à la solidarité et à l’engagement citoyen.

La leçon de l’histoire et l’exigence du courage

Les générations qui ont lutté pour l’indépendance politique africaine (les Victor Biaka Boda, Matthieu Ékra, Bernard Dadié, Lamad Camara, Jean-Baptiste Mockey, Marie Koré, Anne-Marie Raggi...) ne peuvent pas être fières si leurs héritiers renoncent à défendre la liberté par peur des conséquences. Elles avaient compris une vérité simple: pour être libre, il faut lutter, et toute conquête implique des sacrifices.
Cette idée est magnifiquement exprimée par Cheikh Hamidou Kane dans son roman « L’Aventure ambiguë », à travers la parole de la Grande Royale: on ne peut pas gagner ceci sans perdre cela.

Sortir collectivement de la peur

L’affaire Epstein révélée par la presse internationale agit comme un révélateur. Elle montre non seulement les fragilités d’un système politique, mais aussi celles d’une société confrontée à la peur. Or aucune nation ne peut durablement progresser dans le silence imposé. La Côte d’Ivoire possède des ressources humaines immenses, une histoire politique riche et une population capable de courage. Mais ce courage doit devenir collectif. Il ne peut plus reposer sur un seul homme, encore moins sur un homme âgé et éprouvé par des années de combats.

Le véritable défi n’est pas seulement politique ; il est moral et citoyen. Il consiste à retrouver la capacité de dire non à l’inacceptable, ensemble. Parce que l’avenir d’un peuple dépend moins de ses dirigeants que de la détermination de ses citoyens à défendre leur dignité.

Jean-Claude Djéréké

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