
Depuis fin novembre 2025, une flotte maritime opaque, surnommée « dark fleet », est observée au large des côtes africaines. Utilisée pour transporter des hydrocarbures sous sanctions internationales, notamment d’origine russe, cette armada clandestine constitue désormais un défi majeur pour la sécurité maritime du continent. Entre navires à la dérive, attaques au mouillage et demandes de ports de refuge, les incidents se multiplient, exposant les États côtiers à des risques environnementaux, économiques et politiques sans précédent.
Développée depuis 2022 pour contourner les sanctions énergétiques liées au conflit en Ukraine, cette flotte compterait entre 600 et 1 400 navires. Il s’agit principalement de tankers vieillissants souvent âgés de plus de 15 ans opérant sous des structures juridiques opaques. Les propriétaires réels sont dissimulés, les identités changent fréquemment et les systèmes de localisation (AIS) sont parfois volontairement désactivés pour échapper à toute surveillance.
Plus inquiétant encore, ces navires ne disposent généralement pas de l’assurance internationale Protection & Indemnisation (P&I), essentielle pour couvrir les marées noires. Alors que ce système couvre plus de 90 % du tonnage mondial, moins de 10 % du pétrole russe transporté aujourd’hui bénéficie d’une assurance fiable. En cas d’accident, les coûts de dépollution et d’indemnisation risquent donc d’être supportés par les États riverains et leurs populations.
Le golfe de Guinée est particulièrement exposé. Des registres maritimes africains notamment ceux du Bénin, de la Gambie, de la Guinée ou du Gabon sont massivement exploités pour immatriculer ces navires. En 2024, 36 % des bâtiments enregistrés sous pavillon gabonais présentaient des liens avec la Russie. Le Bénin, la Gambie et le Sénégal figurent également parmi les pavillons les plus utilisés pour des opérations illégales de transbordement en mer.
Les dangers sont multiples. Sur le plan écologique, ces navires mal entretenus représentent une véritable bombe flottante pour les écosystèmes marins. L’incident du tanker Mersin au large de Dakar en novembre 2025, chargé de 30 000 tonnes de diesel, a frôlé la catastrophe. Une marée noire aurait dévasté les pêcheries artisanales, vitales pour la sécurité alimentaire et l’économie locale.
Au-delà de l’environnement, c’est aussi la souveraineté des États africains qui est menacée. L’utilisation opportuniste ou frauduleuse de pavillons nationaux affaiblit leur crédibilité internationale et leur autorité juridique en mer. À terme, ces pratiques pourraient entraîner pressions diplomatiques, restrictions commerciales ou sanctions indirectes.
Face à cette menace croissante, la protection des eaux territoriales et des registres maritimes apparaît désormais comme un enjeu stratégique pour l’Afrique, dont les littoraux se retrouvent en première ligne d’un conflit énergétique mondial qui la dépasse.
Charles Béni






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