Depuis les États-Unis, Dr Touré Aboubacar questionne la méthode Ouattara : « La gouvernance ne se résume pas aux infrastructures visibles »

Installé aux États-Unis, où il exerce des responsabilités au sein de l’administration fédérale américaine, Dr Touré Aboubacar, Ivoirien originaire de Boundiali, se positionne comme une vigie critique de la gouvernance en Côte d’Ivoire. Très actif sur les plateformes de débat, il analyse la conduite des affaires publiques sous le régime du RHDP et formule des propositions de réforme.

Issu d’un parcours académique et professionnel international, il revendique une solide expertise en gestion des finances publiques, en planification budgétaire et en performance institutionnelle. Il a occupé des postes de direction régionale au sein de l’administration fédérale américaine, avec un périmètre couvrant treize États. Il a également servi au Bureau exécutif du Président des États-Unis, où il intervenait sur les cadres financiers d’importantes entités exécutives.

Vétéran des forces armées américaines, notamment engagé en Irak, il met en avant une formation militaire qui lui a inculqué discipline, leadership et sens du devoir. Son parcours est complété par un doctorat, trois masters (politiques publiques, MBA et finance) ainsi que plusieurs formations exécutives dans des universités prestigieuses.

Professeur de finance et de stratégie dans l’enseignement supérieur, Dr Touré affirme vouloir mettre son expérience internationale au service d’un projet de transformation institutionnelle en Côte d’Ivoire. Sa conviction est claire : le progrès d’une nation repose sur la compétence, la rigueur méthodologique et la responsabilité dans l’action publique, plutôt que sur la seule accumulation de projets visibles.


« Je prendrai les décisions nécessaires au moment opportun »

Malgré votre brillant parcours, qui fait de vous un citoyen américain, pourquoi vous impliquez-vous autant dans les débats politiques ivoiriens en critiquant le régime ? Envisagez-vous de renoncer un jour à votre nationalité américaine ?

« Je prendrai les décisions nécessaires au moment opportun. »


« Je suis guidé par des principes, pas par l’opportunité »

Vous êtes parent à un ministre influent du RHDP. Pourquoi ne pas avoir choisi d’intégrer ce parti pour y construire une carrière politique ?

« J’ai aujourd’hui une carrière solide aux États-Unis, à la fois comme directeur régional et comme professeur. Je ne fonde pas mes choix sur la recherche de la solution la plus facile ou d’un avantage circonstanciel. Je suis guidé par des principes et des valeurs, pas par l’opportunité immédiate.

Mes décisions d’engagement — ou de non-engagement — reposent sur la cohérence avec mes convictions, mon éthique et ma lecture de l’intérêt public. Une carrière durable se construit sur l’intégrité, la compétence et la fidélité aux principes, bien plus que sur un alignement tactique du moment. »


Élever la qualité du débat public

Vous critiquez le régime, mais vous faites aussi des propositions constructives. Que visez-vous concrètement ?

« Mon objectif est clair : contribuer à élever la qualité de la décision publique et du débat national. Mon approche ne consiste pas à attaquer des personnes ou des camps, mais à analyser des politiques, des mécanismes et des résultats, puis à proposer des améliorations concrètes.

Une démocratie progresse lorsque la critique devient un instrument de construction et non un facteur de division. Je m’exprime avec exigence et respect. Aucun courant politique ne détient à lui seul toutes les solutions. »

Ses propositions portent notamment sur :

  • la transparence institutionnelle ;

  • la discipline budgétaire ;

  • la planification stratégique fondée sur des indicateurs vérifiables ;

  • l’évaluation indépendante des politiques publiques ;

  • la modernisation de l’administration ;

  • l’investissement prioritaire dans le capital humain et le développement productif.

« On peut débattre des orientations politiques. Mais la qualité de la gouvernance doit rassembler. »


« Gouverner, ce n’est pas seulement construire »

Vos écrits ciblent souvent le régime d’Alassane Ouattara. Pourquoi ?

« Lorsque le pouvoir est exercé sur une longue période, il devient naturellement l’objet principal de l’évaluation. Mes analyses ne visent pas des personnes, mais des politiques et leurs effets mesurables.

Compte tenu de la durée d’exercice du pouvoir et des marges de manœuvre économiques disponibles, des transformations structurelles plus profondes auraient pu être engagées. Gouverner ne consiste pas seulement à soutenir la croissance ou à multiplier des projets visibles, y compris des infrastructures non productives. Il s’agit de transformer durablement les capacités productives, la qualité institutionnelle et la mobilité sociale.

L’histoire économique retient les dirigeants qui convertissent des cycles favorables en mutations structurelles. »


Ambitions politiques ?

À la question d’une éventuelle candidature en 2030, il adopte une approche prudente :

« Ma vision est plus systémique que positionnelle. Les nations ne se transforment pas par la prolifération d’étiquettes partisanes, mais par la diffusion de doctrines de gouvernance solides et d’une culture de responsabilité. »


Comparer les méthodes, pas les puissances

Peut-on comparer les États-Unis et la Côte d’Ivoire en matière de gouvernance ?

« Je ne compare pas les pays par leur taille, mais par leurs méthodes. Aucun pays ne devient développé par hasard. Il met en place des institutions crédibles, des règles stables et des pratiques rigoureuses, puis les applique avec constance. »

Il cite notamment :

  • la séparation effective des pouvoirs ;

  • le contrôle parlementaire ;

  • l’indépendance de la justice ;

  • les systèmes d’audit robustes ;

  • la transparence budgétaire ;

  • la reddition de comptes.

Il évoque également l’exemple de Singapour, qui a su adapter les meilleures pratiques internationales à son contexte.

« La Côte d’Ivoire n’a pas à copier un modèle. Elle doit adopter les principes qui fonctionnent : transparence, mérite, responsabilité et performance. »


Sur les élections et la CEI

Concernant les dernières élections remportées par le RHDP, Dr Touré estime qu’elles ont respecté certains standards procéduraux, mais que des réserves subsistent sur l’inclusivité et la confiance institutionnelle.

Il propose une réforme structurelle de la CEI : une commission électorale indépendante, dépolitisée et rattachée au pouvoir judiciaire, avec des membres recrutés par appel public à candidatures sur des critères stricts de compétence et d’intégrité.


CEDEAO et AES : vers une coexistence pragmatique ?

Sur la coexistence entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel, il plaide pour une approche pragmatique :

« Les visions idéologiques peuvent diverger, mais les intérêts pratiques — sécurité, commerce, stabilité — imposent souvent la coopération. La Côte d’Ivoire doit rester un pilier de la CEDEAO tout en entretenant un dialogue pragmatique avec l’AES. »


Interrogé enfin sur la politique internationale américaine et sur les décisions controversées de Donald Trump, il décline tout commentaire, invoquant ses fonctions au sein de l’administration.


Par Sylvain Debailly
sdebailly@yahoo.fr

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