L’Enquête du jeudi 1/2
Chaque mois, ce sont des centaines de jeunes filles qui sont « placées » chez des particuliers par des intermédiaires agissant en marge de tout cadre légal. Entre cautions jamais rendues, absence de contrats et indifférence des autorités, ce système informel est devenu un business juteux.
À Adjamé, Fatou Traoré, officiellement coiffeuse, gère depuis sept ans ce qu’elle appelle un « bureau de placement ». Sans licence ni statut officiel. « Je connais des familles qui cherchent des bonnes, je connais des filles qui cherchent du travail. Je les mets en contact, un point c’est tout », raconte-t-elle. Mais en réalité, ce n’est pas si simple. Avant même de rencontrer la jeune fille, les employeurs doivent lui verser 10 000 F CFA. Une « caution de sérieux » qui ne sera jamais remboursée, même si le placement ne fonctionne pas. « Si la fille ne convient pas, j’en trouve une autre. Mais l’argent, il reste », affirme-t-elle carrément.
Mme Kouadio, cadre à Cocody, a payé ces 10 000 FCFA à une « tante » recommandée par une voisine. « Elle m’a juste dit : « C’est la caution pour voir la fille. Pas de reçu, rien. La fille est partie au bout de quinze jours avec mes bijoux. J’ai essayé de joindre la tante pour récupérer mon argent… son téléphone était coupé. »
À Cocody-Angré, Konan Yao a installé son « agence » sur un bout de trottoir. Son bureau tient en trois choses : une tablette posée devant lui, un parasol délavé pour l’ombre et une liasse de papiers cornés. Autour de lui, six jeunes filles patientent sur des bancs en plastique, leurs affaires dans des sacs de tissu ou sachets plastiques posés à leurs pieds. Elles attendent, silencieuses, parfois depuis le matin. Elles ne posent pas de questions.
Toutes sortes de ruses
Lui aussi opère sans autorisation depuis cinq ans. « Des familles me contactent, des filles aussi. Je fais le lien, c’est mon travail », explique-t-il en ajustant ses lunettes. Et comme ailleurs, il exige ses 10 000 FCFA (valable pour un mois) avant toute rencontre. « C’est pour être sûr que c’est sérieux. Si ça ne marche pas avant le délai, je cherche une autre fille. Dans le cas contraire, il paie une autre caution », répète-t-il, sans gêne.
Mme Marguérite, qui habite à la Riviera Palmeraie, partage une histoire malheureusement similaire. « Quand la fille s’en va avant la fin du mois, après seulement dix ou quinze jours, on doit quand même payer les jours effectués. Mais si on appelle pour se plaindre, ils trouvent toujours une excuse. Ils vous disent d’attendre, qu’il n’y a personne de disponible sur le moment. En vérité, ils cherchent juste à vous faire patienter jusqu’au mois suivant… pour vous faire repayer une nouvelle caution. »
Son récit met en lumière une tactique qui revient souvent : ces intermédiaires facturent un forfait mensuel, mais usent de toutes sortes de ruses pour étirer la relation et tirer un maximum d’argent. Du coup, les familles et les particuliers se retrouvent coincés : le service promis est sans cesse repoussé, et la caution finit par devenir une sorte de rente, un paiement qui se répète sans vraiment aboutir.
Un réseau bien rodé et lucratif
Face à ce réseau bien rodé et lucratif, Mme Kobenan, juriste d’une ONG, tire la sonnette d’alarme : « Ces filles sont invisibles, sans aucune protection. Il faut absolument encadrer ce secteur ! La situation est d’autant plus inquiétante que beaucoup de ces filles ont entre 12 et 30 ans, et parmi elles, des mineures. Pourtant, la loi ivoirienne est claire : le travail des mineurs est interdit et un contrat écrit est obligatoire pour tout emploi domestique. Dans les faits, ces règles sont ignorées, laissant ces jeunes femmes sans aucun droit ».
Les placeurs, eux, ne voient pas le problème. M. Sérey Isidore, qui opère via un site à Angré, estime même rendre un service « utile » en fournissant des bonnes et des nounous à des fonctionnaires. Les salaires qu’il propose ? Entre 25 000 et 50 000 F CFA par mois, pour des journées pouvant durer de 12 à 16 heures. L’exploitation va plus loin. Aminata Sylla, placeuse à Bingerville, avoue sans gêne prélever les 10 000 francs de caution et garder pour elle la moitié du premier salaire de chaque fille qu’elle place. Son réseau recrute principalement des jeunes filles venues du Nord du pays, du Burkina Faso, du Togo ou du Mali,. Simon, placeur de Yopougon, lui, avoue prendre 10 000, 15 000 ou 20 000 F CFA sur le premier salaire de la fille, selon le montant du salaire mensuel.
Le contraste est frappant : des lois existent pour les protéger, mais sur le terrain, rien n’est appliqué. Ces travailleuses se retrouvent à la merci d’employeurs et d’intermédiaires qui profitent de leur détresse. Aujourd’hui, le réseau s’étend même sur TikTok. Des comptes y présentent les « compétences » de jeunes filles : cuisine, ménage, garde d’enfants. En commentaire, un numéro WhatsApp. Même système : 10 000 F CFA avant tout contact. Aucune trace, aucune garantie.
«Un système d’arnaque sans recours »
Mariame Koné, placée il y a trois mois, se souvient : « on m’avait promis 35 000 F CFA logée et nourrie. En arrivant, la patronne m’a dit : 25 000 seulement. Quand j’ai rouspété, elle m’a répondu : « Si tu n’es pas contente, retourne au village. » »
Une autre, Adjoua, devait juste faire la cuisine pour 30 000 F CFA.Une fois sur place, on lui a ajouté la lessive et la garde des enfants… pour le même salaire. Aziza, une domestique, se souvient encore de ses tâches quotidiennes qu’elle devait remplir : « je devais nettoyer le grand salon deux fois par jour. Dès que ma patronne s’installait, elle me trouvait du travail. Même quand le sol était impeccable, il fallait tout recommencer. »
Ces témoignages montrent souvent la même réalité : les belles promesses du départ s’envolent une fois sur place, les corvées s’accumulent et le salaire fond comme beurre au soleil. Les jeunes filles se retrouvent alors prises au piège, dépendantes, sans pouvoir protester de peur de tout perdre.
Doutchin Diarra
Lebanco.net






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