La fin d’une innocence économique
Bien avant l’apparition des monnaies modernes, des banques et des marchés financiers, les sociétés africaines disposaient de systèmes économiques pleinement fonctionnels, organisés autour de la relation, de la redistribution et de la reconnaissance sociale. L’échange y était d’abord un mécanisme de lien ; le travail produisait de l’appartenance ; la richesse se manifestait par la capacité à redistribuer plus que par la capacité à accumuler. La valeur reposait sur une forme d’énergie sociale : densité relationnelle, force humaine, continuité communautaire. La monnaie — lorsqu’elle existait — n’était pas un capital autonome, mais un support symbolique validant une position sociale et une mémoire collective.
Ce modèle garantissait cohésion, compromis et résilience. Mais il portait une limite structurelle : il transformait difficilement le temps et les ressources en puissance économique durable. La richesse circulait, mais s’inscrivait peu dans des institutions capables d’accumuler et de transmettre. L’effort ne devenait pas structure ; la dépense ne se convertissait pas en capital productif cumulatif. L’intégration de l’Afrique dans l’économie mondiale s’est faite moins par la construction progressive de ces structures que par l’insertion passive de ses matières et de ses corps dans des systèmes extérieurs de valorisation. C’est ainsi que s’achève une forme d’innocence économique : la richesse cesse d’être d’abord relationnelle pour devenir abstraite, mesurable et instrumentale.
Rostand CHOUATAT DANTSE, est Analyste systémique, Economiste héterodoxe, Expert en innovations frugales pour l´Afrique
I. Or, ressources naturelles, prestige et défaut de capitalisation
L’histoire monétaire africaine est ancienne, mais elle révèle une constante : la difficulté à transformer le prestige économique en capital. L’or pharaonique relevait d’abord d’une logique cosmique et symbolique. Sa fonction n’était pas l’investissement productif, mais la représentation du pouvoir sacré. Plus tard, des figures comme la reine de Saba ou Kankan Moussa illustrent une capacité remarquable à mobiliser et redistribuer la richesse. Mais cette puissance s’inscrivait rarement dans des structures économiques cumulatives. L’or de Kankan Moussa, manifestation d’une abondance réelle, marquera l’histoire monétaire du monde. La richesse est montrée, partagée, célébrée et instrumentalisée — rarement transformée en institutions productives pérennes. Il ne s’agit pas d’un défaut moral en soi, mais d’un choix systémique hérité, privilégiant la légitimité sociale à l’accumulation impersonnelle. Cette mémoire influence encore aujourd’hui le rapport à la dépense, au prestige et donc à l’argent.
II. Le franc CFA : cristallisation d’un héritage systémique
Le franc CFA ne peut donc être réduit ni à un vestige colonial ni à une simple technique monétaire. Il constitue une cristallisation historique, où se superposent des logiques africaines anciennes et des dispositifs européens et internationaux modernes. Le CFA ne remplace pas les structures africaines antérieures ; il s’y greffe fidèlement. Né le 26 décembre 1945 dans le contexte de l’adhésion de la France aux accords de Bretton Woods et à la nouvelle architecture monétaire internationale (FMI), des parités fixes ajustables, de la discipline des réserves et surtout aussi du keynésianisme (duquel les États africains, sous les pressions politiques et sociales, peinent à s’émanciper) — le franc CFA porte l’empreinte directe de cet ordre monétaire. Il hérite aussi évidemment du Colbertisme, cette tradition administrative française, marquée par la centralisation, la continuité institutionnelle et le mercantilisme.
D’un côté, il s’inscrit dans des sociétés où la valeur a longtemps été pensée comme circulation sociale et reconnaissance symbolique. De l’autre, il introduit une architecture monétaire fondée sur la discipline, la comptabilité, la contrainte externe et la stabilité nominale. Le CFA est hybride : stabilisateur et limitant. Ontologiquement et systémiquement africain, institutionnellement et techniquement français (occidental). Il impose une rigueur monétaire à des économies dont les structures productives, fiscales et sociales ne sont pas préparées à l’apprentissage organique de la gestion autonome de ces règles. Le CFA agit ainsi comme un miroir. Il révèle moins une domination extérieure qu’un déficit interne de transformation institutionnelle. Il protège contre certaines erreurs macroéconomiques majeures, mais il retarde l’apprentissage systémique nécessaire pour s’en passer.
Ce mécanisme dépasse la zone CFA. On en retrouve les équivalents avec d’autres particularités dans de nombreuses économies africaines hors zone : instabilité monétaire, dépendance aux matières premières, faiblesse de la capitalisation productive, faiblesse institutionnelle, forte dépendance aux monnaies étrangères, statisme technologique et financier. Le « problème du CFA » est donc l’expression concentrée du problème africain : la difficulté à convertir l’énergie matérielle, sociale et humaine en mémoire institutionnelle durable, déficit d’apprentissage économique, d’innovation économique et sociale.
III. L’Homme africain : De la tradition à un concept contraignant
Toute économie repose sur une anthropologie implicite. Le modèle moderne dominant a défini l’homme comme ressource productive rationnelle, doté de droits et de devoirs concrets et abstraits, socle de l’industrialisation et du progrès. La vision africaine n’est pas automatiquement incompatible avec l’économie moderne ; elle requiert simplement une traduction institutionnelle adéquate et contraignante (juridiquement), avec des structures capables de convertir cette énergie humaine en capital cumulatif.
L’ontologie de la relation porte en elle un germe de l’immobilisme: L’Homme, bien que socialement central, demeure économiquement et politiquement périphérique en Afrique. Si l’humain doit rester la cellule du corps social, il doit être aussi reconnu comme une unité souveraine, car étant le seul moteur véritable de la rupture technologique et économique dont nous avons cruellement besoin pour enfin transformer les matières premières, produire des innovation, les vendre à l’intérieur comme à l’extérieur tout et participer activement à l´économie Mondiale, activement présent sur les marchés internationaux . On doit concéder à l´Homme africain le droit au succès et à la richesse, étape nécessaire à une solidarité saine. Ses efforts ne doivent pas être nivelés, consommés, redistribués ou exportés, mais capitalisés. Reconnaître l’homme comme source du développement implique une rupture épistémique : construire des institutions capables de canaliser et d’inscrire cette énergie dans la durée. Sans cette capacité, aucune économie, aucune monnaie — stable ou souveraine — ne peut produire un développement durable, et les talents et les richesses seront voués à la fuite vers d’autres cieux plus sécurisants.
IV. Le CFA comme monnaie-musée et laboratoire
Le CFA qui n est pas seulement une monnaie, mais aussi un vaste marché commun, peut (doit) être relu autrement. Il constitue pour toute l’Afrique une monnaie-musée vivante, compressant symboliquement son histoire monétaire : circulation sociale ancienne, intégration au commerce mondial, stabilisation administrative moderne et discipline monétaire contemporaine. Un laboratoire prêt a expérimenter la complexité de l ‘économie moderne.
Il faut reconnaître un fait souvent évité : l’administration monétaire du CFA représente en Afrique un succès institutionnel réel. Discipline budgétaire relative, continuité administrative, rigueur comptable, coordination régionale et ancrage externe ont assuré une stabilité rare sur le continent. Avec aussi beaucoup d’avantages internes et externes non capitalisés.
Le CFA comme entrave ou opportunité ne soustrait pas l’Afrique de l’impératif de transformation économique (et sociale), de réformes monétaires et financières constantes. Le CFA aurait pu — et peut encore — devenir un laboratoire africain de maturité monétaire : un cadre stable permettant d’expérimenter et de construire progressivement une souveraineté intériorisée. La stabilité a été utilisée comme protection ; elle pourrait devenir pédagogie.
Conclusion
L’épreuve de la maturité / Par-delà la monnaie, l’Afrique
Le débat sur le CFA ne doit plus opposer dénonciation et défense. Il doit être compris comme une épreuve : celle de la capacité africaine à apprendre de la monnaie plutôt qu’à en être protégée. Le CFA n’est ni le cœur du problème, ni sa solution définitive. Il révèle un défi plus profond : la capitalisation du temps, de l’effort et de la valeur. Il offre une chance rare — celle d’apprendre la discipline dans un cadre stable — mais cette chance n’est ni automatique ni éternelle. Repenser le CFA revient à poser la question centrale : non pas quelle monnaie pour l’Afrique, mais quelle capacité africaine à produire, porter et transmettre une monnaie. Ce qui nous mène vers la question centrale : quelle économie pour l’Afrique ?
À travers le prisme du CFA, qui est d’une actualité sans précédent, c’est en réalité de l’Afrique profonde dont nous parlons. Le débat monétaire n’est qu’une perspective restreinte d’une architecture peut-être très complexe, mais rationnelle, parsemée de paradoxes systémiques. À titre d’exemple : paradoxe de Kankan Moussa, roi de l’or sans monnaie à son effigie; son empire préférant le denar pour ses échanges. le paradoxe de la hiérarchie et le fétichisme du statut, qui interdit l’accumulation individuelle et qui participe fortement au paradoxe de Lucas: les pays africain exportent plus de capitaux et de talents qu’ils n’ en attirent !
Hughes Moussy parle du syndrome de la redistribution précoce, et Axel Kabou de l’atavisme de la rente : ce nivellement, camouflé sous la solidarité africaine, une certaine sanction du succès et de la richesse individuelle, freine la constitution du capital productif endogène. Repenser le CFA, c’est donc poser la question de notre capacité, en tant qu’Africains, à produire, porter et transmettre une puissance durable, et surtout à développer des pensées économiques autonomes parallèlement aux courants classiques. L’une des priorités majeures, encore peu débattue, est de rompre l’effacement de l’individu, porteur des innovations, du progrès et du mouvement. Le CFA est sûrement un problème comme toute autre monnaie, quelle que soit la puissance de l’économie qui la porte. Et même si elle serait un vestige du néocolonialisme par la France, le FMI ou d’autres puissances, cela n’est que de bonne guerre : aucune monnaie n’est à l’abri des belligérances économiques. Toute nouvelle monnaie africaine devra, dès sa naissance, affronter le monde froid, brutal et d’une complexité exponentiellement grandissante des algorithmes et des marchés internationaux. Certains concepts sociaux et institutionnels, par contre, sont spécifiques et tenaces, et doivent donc précéder, temporellement comme énergétiquement, le débat sur la monnaie.
En questionnant le CFA, nous avons dessiné les contours d’une Afrique qui doit désormais choisir entre l’harmonie statique et la puissance en mouvement.
La monnaie est fille de l’économie et l’économie fille de l’anthropologie.
P.S. : L’instauration du « zéro droit de douane » par la Chine dès le 1er mai 2026 constitue un coup de maître dont la disruption géopolitique et aussi monétaire rendra bientôt toute controverse sur le CFA totalement obsolète face à la brutalité de ces nouveaux flux et la reconfiguration macro-économique du monde.






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