L’acquisition d’un patrouilleur de haute mer par la marine militaire ivoirienne en août 2023 a relancé un débat discret mais réel : dans un contexte de pression djihadiste croissante aux frontières nord du pays, est-il pertinent de consacrer des ressources importantes à une marine de guerre ? Pour beaucoup, l’absence de conflits navals directs en Afrique de l’Ouest rendrait cet investissement discutable. La question mérite pourtant une analyse plus approfondie.
Une perception héritée des guerres classiques
Dans l’imaginaire collectif, une marine militaire sert avant tout à livrer des batailles navales. Or, ce type de confrontation est aujourd’hui hautement improbable en Afrique de l’Ouest. Aucun différend maritime majeur n’oppose la Côte d’Ivoire à ses voisins, et la région ne connaît pas de rivalités navales comparables à celles observées en mer de Chine ou en Méditerranée orientale.
Dès lors, certains estiment qu’un simple renforcement des Affaires maritimes ou d’un corps de garde-côtes suffirait largement aux besoins nationaux.
Mais cette lecture est-elle encore adaptée aux réalités stratégiques contemporaines ?
La mer, un espace vital pour l’économie ivoirienne
La Côte d’Ivoire est un État côtier dont l’économie dépend massivement de la mer. Plus de 90 % du commerce extérieur transite par le port d’Abidjan, véritable poumon logistique régional. Le pays dispose en outre d’une vaste Zone Économique Exclusive (ZEE) riche en ressources halieutiques et en potentiel énergétique offshore.
Dans ce contexte, la question n’est pas seulement militaire, mais économique.
Sans capacité navale crédible, les risques augmentent :
-
pêche illégale à grande échelle,
-
trafics de drogue et d’armes,
-
piraterie,
-
sabotage d’infrastructures offshore,
-
vulnérabilité des câbles sous-marins stratégiques.
La sécurisation maritime participe directement à la stabilité économique, à la crédibilité logistique et à l’attractivité du pays auprès des investisseurs.

Le Golfe de Guinée : une zone sous tension
Ces dernières années, le Golfe de Guinée a été l’un des épicentres mondiaux de la piraterie maritime. Enlèvements d’équipages, attaques contre des navires marchands, détournements de cargaisons : ces menaces sont bien réelles.
La présence d’une marine militaire joue un rôle dissuasif essentiel. Elle permet :
-
des patrouilles régulières,
-
des interceptions armées,
-
une coopération régionale renforcée,
-
une réaction rapide en cas d’incident.
Les Affaires maritimes, en tant qu’administration civile, ne disposent ni des capacités d’intervention armée ni de la logistique nécessaire pour faire face à des réseaux criminels organisés.
Le dilemme budgétaire : Nord contre mer ?
L’argument le plus solide des sceptiques demeure cependant d’ordre stratégique et budgétaire.
La menace djihadiste au Nord mobilise :
-
troupes terrestres,
-
forces spéciales,
-
renseignement,
-
mobilité aérienne,
-
surveillance frontalière.
Dans un environnement de ressources limitées, l’arbitrage devient inévitable. Faut-il concentrer l’essentiel des moyens sur la menace immédiate au Nord ? Ou maintenir un dispositif équilibré ?
La sécurité d’un État ne se segmente pas. Les trafics d’armes, de drogue ou de financement terroriste empruntent souvent des routes maritimes avant d’alimenter des réseaux terrestres. Affaiblir la surveillance maritime pourrait indirectement fragiliser la lutte anti-terroriste.
Marine de guerre ou modèle hybride ?
La véritable question n’est peut-être pas l’existence d’une marine, mais sa configuration.
Pour un pays comme la Côte d’Ivoire, il ne s’agit pas de constituer une flotte offensive lourde, mais plutôt :
-
une marine côtière de surveillance,
-
des patrouilleurs hauturiers,
-
une capacité d’intervention rapide,
-
une intégration régionale dans le cadre de l’architecture de sécurité du Golfe de Guinée.
Le patrouilleur acquis en 2023 s’inscrit davantage dans une logique de contrôle et de présence que dans une posture guerrière.
Une frontière maritime à ne pas négliger
On oublie souvent que la mer constitue une frontière à part entière. Ne pas la protéger revient à laisser un espace stratégique ouvert.
Pour un État enclavé, le débat pourrait être différent. Mais pour un pays côtier, moteur économique de l’UEMOA et acteur central du Golfe de Guinée, la dimension maritime relève de la souveraineté nationale.
Un débat légitime, mais à replacer dans une vision globale
Le questionnement sur l’opportunité budgétaire est légitime. Les urgences sécuritaires au Nord sont immédiates et visibles. Les menaces maritimes, elles, sont souvent diffuses et moins spectaculaires.
Pourtant, dans un monde où les menaces sont hybrides et transversales, la sécurité ne peut être pensée de manière fragmentée.
La vraie interrogation devient alors stratégique :
quelle architecture de défense équilibrée pour un État côtier confronté simultanément à une pression terroriste terrestre et à des vulnérabilités maritimes ?
C’est à cette équation complexe que doivent répondre les décideurs ivoiriens — entre impératif budgétaire, souveraineté nationale et vision de long terme.






Commentaires Facebook