J’ai parcouru le classement University Web Ranking de 2025 et le constat est sans appel: aucune université ivoirienne ne figure dans le top 100 des meilleures universités d’Afrique. L’Égypte et l’Afrique du Sud dominent largement ce classement, occupant à elles seules les onze premières places. D’autres pays africains, souvent présentés comme moins dotés en moyens que la Côte d’Ivoire, parviennent pourtant à s’y hisser honorablement: le Burkina Faso, le Rwanda, le Sénégal ou encore la Tanzanie. Il faut les féliciter. Leur présence témoigne d’efforts réels et soutenus en matière d’enseignement supérieur et de recherche. Mais pour nous, ce classement agit comme un miroir cruel, révélant l’état de délabrement avancé de notre système éducatif.
Cette absence était-elle prévisible ? Fallait-il s’y attendre ? La réponse est malheureusement oui. Ce résultat n’est ni une surprise ni un accident. Il est l’aboutissement logique de choix politiques, administratifs et moraux désastreux accumulés sur plusieurs décennies. La responsabilité incombe d’abord à ceux qui ont empêché des enseignants compétents, parfois brillants, de transmettre le fruit de longues années d’apprentissage et de recherche, simplement parce qu’ils avaient exprimé des idées ou écrit des textes qui déplaisaient aux acteurs politiques ayant attaqué et divisé le pays en septembre 2002. L’école et l’université ivoiriennes ont été prises en otage par la politique, au mépris de leur mission fondamentale : former des esprits libres, rigoureux et compétents.
La faute revient à cette même clique qui, depuis une quinzaine d’années, a procédé à des recrutements massivement clientélistes. Dans l’enseignement primaire et secondaire, on a enrôlé des individus dont le seul mérite fut d’avoir pris les armes pour accéder au pouvoir. À l’université, on a fait entrer dans les amphithéâtres et les départements des personnes n’ayant même pas obtenu la mention « Très honorable » lors de la soutenance de leur thèse, condition pourtant élémentaire dans de nombreux pays pour prétendre à une carrière académique digne de ce nom. Cette médiocrité institutionnalisée ne pouvait produire que des résultats médiocres.
Je demeure toujours estomaqué de constater que des enseignants de français, d’histoire-géographie, de philosophie, de psychologie, de sociologie, de communication ou de droit malmènent la grammaire française, peinent à structurer une phrase correcte et confondent rigueur intellectuelle et improvisation hasardeuse. Comment ces individus pourraient-ils transmettre autre chose que la médiocrité, alors qu’ils en sont eux-mêmes les premières victimes et les principaux vecteurs ? Une école ne peut être meilleure que ceux qui y enseignent.
À Bouaké comme à Abidjan, certains se croient importants parce que le Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES) leur a décerné un titre de professeur titulaire, de maître de conférences ou de maître-assistant, alors que leur thèse de doctorat demeure leur seule production intellectuelle. Ils ne sont connus que dans leur département, parfois même ignorés au-delà de leur couloir. À l’inverse, des figures intellectuelles majeures comme Harris Memel Fotê, Georges Niangoran Bouah, Bernard Zadi Zaourou ou Christophe Wondji ne doivent pas leur notoriété au CAMES. Ce sont leurs publications, leurs travaux de fond et leurs convictions intellectuelles qui les ont imposés dans l’espace académique et public. Il faut d’ailleurs saluer le fait que le CAMES, fort heureusement, a commencé à sanctionner des enseignants coupables de plagiat et de corruption, même si ces mesures arrivent tardivement.
Confier le ministère de l’Enseignement supérieur au RDR entre 2003 et 2010 fut une faute politique et historique majeure, tout aussi grave que d’avoir maintenu pendant près d’une décennie une personnalité notoirement inculte, Kandia Camara, à la tête de l’Éducation nationale. Ces choix ont achevé de fragiliser un système déjà affaibli, en substituant la loyauté politique à la compétence, et l’idéologie à la pédagogie.
Il faudrait aussi évoquer les notes de complaisance accordées par certains enseignants à des étudiantes sans niveau, les dérives sexuelles érigées en système, les éléments de la FESCI qui interrompaient les cours, intimidaient ou bastonnaient des enseignants, ainsi que ces parents prêts à graisser la patte à tel ou tel examinateur pour permettre au fainéant fiston de passer en classe supérieure. Toutes ces pratiques ont progressivement détruit l’autorité de l’école, vidé les diplômes de leur valeur et installé l’idée pernicieuse que l’effort est inutile.
Il serait cependant malhonnête de faire porter l’entière responsabilité de cet échec au régime actuel. L’effondrement du système éducatif ivoirien ne date pas d’aujourd’hui. Il s’inscrit dans une longue histoire de renoncements, de compromissions et de lâchetés collectives.
Que faire alors pour sauver notre école ? Le régime qui succédera à celui de Dramane Ouattara devra impérativement rompre avec ces pratiques et revenir à des critères simples, mais éprouvés partout où les systèmes éducatifs sont performants et respectés : la rigueur, la compétence et le mérite. Il faudra construire des écoles, des bibliothèques et de véritables laboratoires ; obliger les élèves et les étudiants à lire, à travailler et à produire ; sanctionner sévèrement ceux qui préfèrent les raccourcis à l’effort ; renvoyer de l’université les enseignants qui ne publient pas et ne font pas de recherche. Sans cette révolution morale et intellectuelle, la Côte d’Ivoire continuera de former des diplômés sans savoir et des élites sans pensée.
Jean-Claude Djéréké






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