(note éditoriale) Téné Birahima Ouattara, un vice-premier ministre anti-constitutionnel

Une nomination sans base constitutionnelle

Dans l’architecture juridique et institutionnelle fondant la République de Côte d’Ivoire, nulle part il n’est fait mention d’un poste de vice-premier ministre, encore moins de vice-ministre.
La Constitution ivoirienne en vigueur reconnaît explicitement trois fonctions exécutives centrales : le Président de la République, le Vice-président de la République, le Premier ministre, ainsi que les ministres. Toute autre appellation relève d’une construction politique extra-constitutionnelle, sans fondement juridique explicite.

La nomination de Téné Birahima Ouattara au poste de vice-premier ministre, annoncée le 23 janvier 2026 lors de la formation du gouvernement conduit par Robert Beugré Mambé, soulève ainsi une controverse constitutionnelle majeure, contrairement à la présentation officielle qui tente d’en banaliser la portée.


Une fonction inexistante dans la Constitution ivoirienne

La Constitution du 8 novembre 2016, révisée en 2020, est pourtant claire.

  • Article 80 : consacre le Vice-président de la République

  • Article 81 : dispose que « le Gouvernement comprend le Premier ministre, chef du Gouvernement, et les ministres »

  • Article 82 : fait du Premier ministre l’unique autorité chargée d’animer, de coordonner et de diriger l’action gouvernementale

Aucun article, aucune disposition, aucune référence n’institue un poste de vice-premier ministre.

Dans un État de droit, ce qui n’est pas expressément prévu par la Constitution ne peut être institué par simple décret, surtout lorsqu’il touche à l’équilibre de l’exécutif.


Le pouvoir réglementaire ne saurait créer une fonction politique majeure

Les défenseurs du pouvoir invoquent l’article 76, qui autorise le Président de la République à déléguer certains de ses pouvoirs et à fixer les attributions des membres du gouvernement.

Mais cette lecture est juridiquement contestable.

Déléguer des pouvoirs ne signifie pas créer de nouvelles fonctions politiques
Organiser le gouvernement ne signifie pas inventer une hiérarchie parallèle

L’article 76 permet d’organiser les ministères, les missions, les portefeuilles, mais pas de créer une fonction de rang quasi constitutionnel, placée entre le Premier ministre et les ministres.

En droit constitutionnel, la distinction est fondamentale :

Le Président peut organiser l’existant, mais non créer l’inexistant.


Une atteinte directe à la centralité constitutionnelle du Premier ministre

En consacrant un vice-premier ministre chargé de la coordination de l’action gouvernementale, le pouvoir exécutif crée de facto une concurrence fonctionnelle avec le Premier ministre.

Or, l’article 82 est sans ambiguïté :

  • le Premier ministre anime et coordonne l’action gouvernementale

  • il dirige l’activité des ministres

  • il préside le Conseil de gouvernement

Introduire un vice-premier ministre revient à :

  • diluer la responsabilité constitutionnelle

  • brouiller la chaîne de commandement exécutif

  • affaiblir la clarté institutionnelle voulue par le constituant

C’est une altération de l’esprit de la Constitution, même si la lettre n’est pas explicitement violée.


Le précédent de 1959 : un argument juridiquement irrecevable

L’argument historique souvent invoqué – la nomination de Jean-Baptiste Mockey en 1959 – ne résiste pas à l’analyse juridique.

En 1959 :

  • la Côte d’Ivoire n’était pas indépendante

  • le régime était parlementaire

  • il n’existait ni Président de la République, ni Vice-président

  • le Premier ministre était le chef réel de l’exécutif

Comparer 1959 à 2026 relève donc d’un anachronisme constitutionnel manifeste.

La Constitution du 3 novembre 1960, acte fondateur de la République ivoirienne, a rompu définitivement avec cette logique en instaurant un régime présidentiel fort, sans vice-premier ministre.


Une fonction politiquement stratégique, juridiquement fragile

La nomination de Téné Birahima Ouattara, cumulant :

  • le ministère de la Défense

  • une fonction transversale de coordination gouvernementale

s’analyse moins comme une nécessité institutionnelle que comme une construction politique opportuniste, destinée à :

  • renforcer un pôle sécuritaire du pouvoir

  • installer une hiérarchie implicite au sein du gouvernement

  • préparer des équilibres internes au sommet de l’État

Mais en droit constitutionnel, l’opportunité politique ne crée pas la légalité.


Une banalisation dangereuse de l’exception constitutionnelle

Admettre qu’un poste inexistant dans la Constitution puisse être créé par décret ouvre une brèche préoccupante :

  • aujourd’hui un vice-premier ministre,

  • demain un vice-président bis,

  • après-demain des fonctions exécutives hybrides, sans contrôle parlementaire ni fondement constitutionnel.

C’est une banalisation de l’exception, incompatible avec l’État de droit.


Conclusion : une nomination politiquement assumée, juridiquement contestable

En l’état du droit positif ivoirien, le poste de vice-premier ministre n’a aucun fondement constitutionnel explicite.
La nomination de Téné Birahima Ouattara à cette fonction relève donc :

  • d’une construction politique

  • d’une interprétation extensive et discutable des pouvoirs présidentiels

  • d’une fragilisation de la hiérarchie constitutionnelle de l’exécutif

La question n’est donc pas de savoir si cette fonction existe ailleurs dans le monde, mais si elle est conforme à la Constitution ivoirienne.

À cette question, le droit répond clairement : non.

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