Gagnoa : près de 3 000 écoliers privés d’acte de naissance, une bombe sociale silencieuse

À quelques mois des examens à grands tirages, des centaines d’enfants de la sous-préfecture de Gagnoa pourraient voir leur avenir scolaire brutalement s’arrêter, non pas par manque d’intelligence ou d’assiduité, mais faute d’un simple bout de papier : l’extrait d’acte de naissance. Ils sont exactement 2 912 élèves, dont 319 en classe de CM2, recensés en 2025 dans les sous-préfectures de Gnagbodougnoa, Dougroupalégnoa, Sérihio et Gagnoa, à ne pas disposer de ce document pourtant indispensable à l’inscription aux examens officiels. Une situation aux causes multiples, où se mêlent négligence parentale, ignorance, contraintes financières et effets pervers de la politique d’école obligatoire.

Une alerte venue du terrain

Ce chiffre alarmant est le fruit d’une enquête menée en 2025 par le professeur Maurice Kakou Guikahué, alors député de la circonscription. Directeurs d’écoles, enseignants, chefs traditionnels et parents d’élèves décrivent un phénomène récurrent tel que des enfants inscrits dès le cours préparatoire 1ère année (CP1) sans acte de naissance, qui cheminent ainsi jusqu’en CM2, avant de se heurter à l’interdiction de composer à l’entrée en sixième faute de matricule.

L’école obligatoire, un effet inattendu

À l’École primaire publique de Nouaguihio, son directeur, Kouadio Denis Frédéric, pointe un paradoxe : « La décision d’inscrire systématiquement les enfants, même sans extrait, pour respecter la politique de scolarisation obligatoire, a involontairement installé une certaine complaisance chez des parents. Ils se disent qu’il y a le temps… et le temps passe jusqu’au CM2. »

L’enfant, sans identité légale, se retrouve alors bloqué au seuil du collège, après avoir pourtant suivi tout le cycle primaire.

La négligence, principale cause selon les éducateurs

Pour Djédjé Capri Hyppolite, directeur de l’EPP Zogrobouo 1, la responsabilité est claire :
« Les vrais coupables, ce sont les parents. On leur rappelle chaque année, ils promettent toujours : “On va faire, M. le directeur.” Et puis rien. »

Sur 55 élèves de sa classe de CM2, seuls 28 disposent d’un dossier complet. Plus on descend vers les classes inférieures, plus le nombre d’enfants sans extrait augmente. Un constat partagé par l’adjoint au chef du village de Nouaguihio, Tapé Michel, qui s’indigne :
« Mettre au monde son propre enfant et ne pas lui établir d’acte de naissance, c’est de l’insouciance. »

Ignorance et confusion administrative

Certains parents invoquent l’ignorance. Gbaké Kouassi Richard, commerçant d’origine togolaise, pense à tort que c’est au directeur d’école d’établir l’acte de naissance de ses enfants nés au Togo mais scolarisés à Gagnoa. D’autres, comme le planteur Kambiré Sévérin, reconnaissent ne pas posséder eux-mêmes d’extrait et repoussent indéfiniment les démarches pour leurs enfants.

Le poids du jugement supplétif

Lorsque la déclaration n’est pas faite dans les délais légaux, il faut recourir au jugement supplétif, une procédure lourde et coûteuse. Dame Logbo Flore, de Gnagbodougnoa, détaille : consultations médicales pour l’estimation de l’âge, témoins, audiences au tribunal, frais judiciaires, déplacements à la sous-préfecture… La facture peut atteindre 15 000 FCFA ou plus.
Elle précise toutefois :
« Déclarer un enfant dans les trois mois, ça ne dépasse pas 3 000 FCFA. Dire qu’on n’a pas les moyens, c’est souvent de la mauvaise foi. »

Des réponses politiques et administratives

Le député de Gagnoa sous-préfecture, Moussa Konaté, confirme l’ampleur nationale du problème. En 2024, il a financé sur fonds propres l’établissement de 623 jugements supplétifs. Il annonce réfléchir à une proposition de loi pour allonger encore le délai légal de déclaration de naissance et renforcer la sensibilisation communautaire.

La directrice régionale de l’Éducation nationale, Yamba Salmata, mise pour sa part sur l’implication des chefs de village et des leaders communautaires, tout en déplorant que certains parents ne viennent même pas retirer les actes déjà établis. Des dispositions sont en cours pour acheminer directement les documents aux écoles.

Numérisation et limites en zone rurale

Au niveau sanitaire, le médecin-chef de la maternité de Dioulagoubou, Dr Séka Kouassi Célestin, souligne la mise en place d’un programme de numérisation des naissances dès l’accouchement. Mais en milieu rural, de nombreuses femmes continuent d’accoucher à domicile, parfois elles-mêmes sans acte de naissance, perpétuant ainsi un cycle d’invisibilité administrative.

À Gagnoa comme ailleurs, l’absence d’acte de naissance n’est plus une simple formalité oubliée : elle menace concrètement le parcours scolaire de milliers d’enfants. Une bombe sociale silencieuse, dont l’explosion se mesure chaque année à la porte des salles d’examen.

(AIP)

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