(enquête) Crise dans la commercialisation du cacao: les dérives du système mettent les producteurs en difficulté

À l’ouverture de la campagne café-cacao, le 1er octobre 2025, le Conseil du Café-Cacao (CCC), organe de gestion et de régulation de la filière, a fixé le prix d’achat bord champ du cacao à 2 800 F CFA le kilo, pour du cacao bien fermenté et bien séché.

Deux semaines seulement après cette annonce, de nombreux acheteurs, exportateurs et intermédiaires ont toutefois refusé de respecter ce prix officiel. Cette situation a plongé les producteurs dans de graves difficultés financières. Pour beaucoup d’entre eux, la vente du cacao constitue soit l’unique ressource annuelle, soit une part essentielle du budget familial, servant notamment à financer la scolarité des enfants, les soins médicaux ou des projets communautaires.

Face à cette crise, certains acheteurs proposent des prix inférieurs au prix réglementé, tandis que d’autres imposent un système de dépôt-vente : le producteur remet son cacao, reçoit un reçu, puis n’est payé qu’une à quatre semaines plus tard, et toujours à un prix inférieur au tarif officiel.

Un système de commercialisation en cause

Le problème trouve sa source dans le système de commercialisation du café-cacao en Côte d’Ivoire. Les principales responsabilités sont imputées au Conseil du Café-Cacao, d’une part, et aux exportateurs, qui constituent le dernier maillon de la chaîne de commercialisation, d’autre part.

En effet, la vente du cacao est organisée par anticipation de la campagne à venir. Le CCC attribue aux exportateurs des volumes à des prix déterminés et sur des périodes définies. Une fois que l’acheteur final (la contrepartie) confirme l’opération via le système informatique du CCC, la vente est actée, le CCC en étant le garant.

Pour la campagne 2025/2026, 109 exportateurs ont été agréés. Le prix bord champ est calculé sur la base de la moyenne pondérée des prix et des volumes attribués, à laquelle est appliqué un coefficient de 60 %.
Selon les données disponibles, 80 % du cacao ivoirien aurait déjà été vendu par anticipation à une moyenne pondérée de 4 149 F CFA le kilo, ce qui donne un prix bord champ théorique d’environ 2 489 F CFA, finalement relevé à 2 800 F CFA par décision du CCC.

Premier problème : favoritisme et attribution opaque des contrats

Le premier dysfonctionnement majeur réside dans des pratiques de copinage et de favoritisme lors de l’attribution des contrats aux exportateurs. L’octroi des volumes ne répondrait à aucune règle claire ni logique économique, le CCC décidant seul des bénéficiaires et des conditions.

Ainsi, certaines sociétés d’exportation, créées par des personnes sans expertise avérée, mais disposant de relations ou de recommandations au sein du CCC, se voient attribuer d’importants volumes. Ces sociétés obtiennent parfois des contrats à des prix très bas, tout en présentant des contreparties fictives dans le système du CCC.

L’objectif est clair : bloquer des contrats à bas prix en espérant une hausse future des cours internationaux, afin de revendre ensuite le cacao avec une marge importante. Lors de la campagne 2024/2025, ce mécanisme a permis à certains acteurs de réaliser d’importants profits.

Exemple :

Un exportateur obtient un contrat de 2 000 tonnes à 4 000 F CFA/kg, validé par une contrepartie fictive. Si le prix mondial monte à 4 500 F CFA/kg, il réalise un gain de 500 F CFA/kg.

D’autres ont bénéficié de contrats à 5 500 F CFA/kg, espérant une envolée des cours.

Effondrement des prix et blocage du marché

Or, la réalité du marché a été tout autre : depuis le début de la campagne, les prix internationaux ont baissé, atteignant environ 3 800 F CFA/kg. Ces exportateurs « favorisés » se retrouvent donc incapables d’exécuter leurs contrats, faute de débouchés rentables. Résultat : le cacao n’est pas acheté aux producteurs.

Deuxième problème : gestion inéquitable des pertes

Face à cette situation, le CCC chercherait à corriger l’erreur en renégociant uniquement avec les exportateurs bénéficiaires du favoritisme, en annulant leurs contrats pour leur en attribuer de nouveaux aux prix du marché.

Dans le même temps, de véritables exportateurs, notamment des multinationales disposant de clients finaux réels, se retrouvent eux aussi en difficulté en raison des prix élevés qui leur ont été imposés. Contrairement aux exportateurs « favorisés », ces acteurs ne bénéficient pas de traitements de faveur et choisissent de suspendre leurs achats pour éviter des pertes financières majeures.

Selon les estimations, environ 200 000 tonnes de cacao ivoirien resteraient ainsi invendues, bloquées chez les producteurs.

Quelle solution ?

La solution préconisée est claire :

Identifier l’ensemble des exportateurs en difficulté,

Exiger l’exécution stricte des contrats attribués aux exportateurs bénéficiant du favoritisme,

Réserver toute renégociation uniquement à ces acteurs responsables des dysfonctionnements.

À défaut, le favoritisme et la mauvaise gouvernance continueront de fragiliser les producteurs, véritables maillons faibles de la chaîne, au risque de mettre durablement en péril la filière cacao ivoirienne.

Hervé Coulibaly

Commentaires Facebook

Laisser un commentaire