Affaire Damiba: le Togo face à l’épreuve de la cohérence panafricaine

Selon le gouvernement du Burkina Faso, le lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba aurait tenté un coup d’État contre les autorités burkinabè, le 3 janvier 2026. Cette annonce a ravivé les tensions politiques et diplomatiques dans la région sahélienne, déjà fragilisée par des années d’instabilité, de terrorisme et de rivalités géopolitiques. Damiba avait pris le pouvoir en janvier 2022 avant d’être renversé en septembre de la même année par le capitaine Ibrahim Traoré et ses camarades. Depuis cette chute, il vit en exil au Togo, un détail qui prend aujourd’hui une importance capitale.

L’exil, dans le droit international comme dans la pratique diplomatique, ne donne jamais le droit de mener des actions subversives contre le pays que l’on a fui. Accueillir un exilé politique ne signifie pas lui offrir une base arrière pour fomenter des complots, organiser des réseaux ou préparer des tentatives de déstabilisation. Si les accusations portées contre Damiba sont fondées, alors sa présence sur le sol togolais pose un problème politique et sécuritaire majeur, non seulement pour le Burkina Faso, mais pour toute la région.

Si le Togo est réellement opposé à la déstabilisation de ses voisins, s’il souhaite entretenir de bonnes relations avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) — le Burkina Faso, le Mali et le Niger — et s’il ne se revendique pas du panafricanisme uniquement dans les discours, alors il ne devrait ni hésiter ni tarder à livrer Paul-Henri Damiba aux autorités burkinabè. Toute autre attitude serait interprétée comme une forme de complicité passive.

Ne pas extrader Damiba, ce serait donner raison à ceux qui soupçonnent le président togolais Faure Gnassingbé de jouer un double jeu. Depuis plusieurs années, une partie de l’opinion africaine le voit comme un dirigeant resté trop proche de la France. Son voyage en Russie en novembre 2025 a été interprété par certains comme une tentative de se rapprocher du camp des pays qui contestent l’ordre occidental, mais d’autres y voient une manœuvre pour endormir la vigilance des dirigeants de l’AES et faire croire à un repositionnement stratégique qui ne serait, au fond, que cosmétique.

Il faut reconnaître que Faure Gnassingbé a joué, à certains moments, un rôle utile. Lorsque les pays de l’AES faisaient face à l’hostilité, aux sanctions et au lynchage diplomatique de la CEDEAO et de la France, le Togo a parfois adopté une position plus nuancée, plus ouverte au dialogue. Cette attitude a été saluée par de nombreux Africains, qui y ont vu un geste de solidarité régionale. Mais une politique étrangère ne se juge pas seulement à des gestes ponctuels. Elle se mesure à sa cohérence dans la durée. Or, cette cohérence est précisément ce que beaucoup reprochent à Faure Gnassingbé. Pour ses détracteurs, l’ambiguïté et la duplicité sont les deux traits qui caractérisent le plus son style de gouvernance. Ambiguïté dans ses alliances internationales, oscillant entre Paris, Moscou et les capitales africaines sans jamais trancher clairement. Duplicité dans son discours panafricain, souvent chaleureux en public, mais parfois contredit par des pratiques jugées contraires aux intérêts des peuples africains.

L’affaire Damiba met cette ambiguïté en pleine lumière. Si le Togo maintient sur son sol un homme accusé d’avoir voulu renverser par la force un gouvernement voisin, il enverra un signal désastreux: celui d’un pays prêt à tolérer l’instabilité chez ses voisins pour servir des intérêts qui ne sont pas nécessairement africains. À l’inverse, en livrant Damiba, Lomé démontrerait qu’elle respecte la souveraineté des États de l’AES et qu’elle ne sert pas de refuge aux aventuriers politiques.

Au-delà du cas personnel de Damiba, c’est l’avenir de la sécurité régionale qui est en jeu. Le Sahel est déjà suffisamment fragilisé par le terrorisme et les ingérences extérieures pour ne pas y ajouter des conspirations issues de capitales voisines. La lutte pour la souveraineté et la stabilité exige des actes clairs, pas des postures diplomatiques.

Le panafricanisme, s’il veut être crédible, ne peut pas se limiter à des discours enflammés. Il se prouve par des décisions concrètes, parfois coûteuses politiquement, mais nécessaires pour la paix et la dignité du continent. Le Togo, par sa position géographique et son rôle diplomatique, a l’occasion de montrer de quel côté de l’Histoire il se situe.
En définitive, livrer Damiba ou le protéger, c’est choisir entre la cohérence panafricaine et le double jeu géopolitique.

Jean-Claude DJEREKE

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