Un départ qui bouleverse, Albert Bourgi

Août 1997. J’étais arrivé à Paris en provenance de Rome. À cette époque, l’hebdomadaire « Jeune Afrique » me semblait encore crédible parce qu’il critiquait les dictateurs africains qui ne se gênaient pas pour l’interdire dans leurs pays, parce qu’il donnait la parole aux opposants africains. Je dois l’avouer: l’hebdomadaire me fascinait, me faisait rêver. C’était un plaisir de lire les articles de Siradiou Diallo, Francis Kpatinde, Sennen Andriamirado, Jean-Paul Guetny, Jean-Pierre Ndiaye, Abdelaziz Dahmani, Assou Massou, Tshitenge Lubabu… Et que dire des éditoriaux de Béchir Ben Yamed? Un vrai délice. Je les dévorais parce qu’ils étaient bien écrits et parce qu’ils étaient toujours instructifs. Quand je le pouvais, j’y faisais paraître des billets dont certains faillirent me créer des ennuis comme celui sur Mobutu en 1988 ou un autre où j’appelais les peuples africains à prendre leurs responsabilités comme en Roumanie après la chute du mur de Berlin. J’étais au Tchad et les proches de Hissène Habré n’avaient pas du tout aimé mon papier sur le parti unique. Bref, « Jeune Afrique » était pour moi comme une seconde bible.

Par conséquent, il eût été incompréhensible que je ne profite pas de mon séjour parisien pour visiter les locaux où l’hebdomadaire était conçu et fabriqué. Vers 16h, j’appelai la réception de JA. Après m’être présenté, je demandai si je pouvais parler à Béchir Ben Yamed.

Quand on me le passa, il m’informa qu’il y avait la réunion hebdomadaire, le lendemain, pour critiquer le numéro qui venait de sortir et que j’étais le bienvenu si je voulais y participer. Je répondis que ça m’intéressait et que je ferais tout pour être présent à cette réunion. Le lendemain, je m’égarai un peu avant d’arriver au 57 bis, rue d’Auteuil dans le 16ème arrondissement. Une gentille secrétaire me fit rencontrer le patron de « Jeune Afrique ». Inutile de dire que j’étais heureux et ému.

Au moment où nous nous apprêtions à quitter son bureau, Béchir me révéla que Laurent Dona Fologo participerait aussi à la réunion et qu’il était probable qu’il succède à Charles Donwahi, le président de l’Assemblée nationale qui venait de tirer sa révérence. Nous nous dirigeâmes ensuite vers une salle. C’est là que je vis Albert Bourgi. À la fin de la réunion, je l’approchai pour échanger avec lui. Car j’avais lu certains de ses articles sur Laurent Gbagbo et la Côte d’Ivoire. Il avait le verbe haut et les idées claires. C’est au cours de cet entretien que je découvris qu’il enseignait le droit public à l’université de Reims Champagne-Ardenne. Je fus immédiatement conquis par cet esprit libre et brillant. Si cela était possible, je serais resté des heures à écouter Bourgi mais chacun de nous avait des choses à faire. C’est donc la mort dans l’âme que je pris congé de lui et des locaux de « Jeune Afrique ».

Albert était un ami de longue date de Laurent Gbagbo. On comprendra donc sa tristesse quand l’ami fut bombardé, puis déporté à La Haye. « La CPI est influencée par les grandes puissances », déclarera-t-il en février 2014 en réponse à une question de François Soudan, le dernier des Mohicans de la belle époque de « Jeune Afrique ». Cela n’empêcha pas Albert de se battre, de remuer ciel et terre, pour la libération de son ami. Et, Dieu ayant le dernier mot, Laurent fut acquitté, le 15 janvier 2019. On peut imaginer la joie qui inonda le cœur d’Albert Bourgi, ce jour-là. Malheureusement, la maladie dont il souffrait ces dernières années ne permit pas aux deux amis de se revoir. Apprendre qu’il nous a précédés dans l’autre monde me plonge dans une grande tristesse.

Jean-Claude Djéréké

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