Quand une équipe de football est éliminée d’une compétition, le scénario est presque toujours le même. Les dirigeants convoquent une réunion de crise, analysent les causes de l’échec, identifient les responsabilités, puis prennent des décisions pour éviter que la même erreur ne se reproduise. Certains joueurs sont remerciés, d’autres recrutés, l’entraîneur est parfois remplacé, et l’on repart avec l’espoir de faire mieux la prochaine fois. Cette logique élémentaire de l’introspection et de la remise en cause semble pourtant absente de la pratique politique ivoirienne, en particulier chez deux formations majeures: le PDCI et le PPA-CI (ex-FPI).
Le PDCI a perdu le pouvoir le 24 décembre 1999, à la suite du coup d’État qui mit fin à son long règne (1960-1999). Le FPI, devenu aujourd’hui PPA-CI, a été chassé du pouvoir en avril 2011 dans des conditions dramatiques, à l’issue d’une crise postélectorale meurtrière. Ces deux événements auraient dû être des moments de réflexion profonde, des occasions historiques pour interroger leurs pratiques, leurs choix idéologiques, leurs erreurs de gouvernance et leur rapport au peuple. Ont-ils réellement fait ce travail d’introspection ? Tout porte à croire que non.
Au lieu d’un examen de conscience lucide, ces deux partis se sont très rapidement installés dans une posture de victimes. Le PDCI s’est présenté comme la victime d’un coup de force injuste, occultant largement les dérives de sa gouvernance, la montée de l’exclusion politique et les frustrations sociales accumulées durant les années qui ont précédé 1999. Le FPI, de son côté, a surtout mis en avant le complot international et l’ingérence étrangère pour expliquer sa chute, reléguant au second plan les responsabilités internes, les erreurs stratégiques et les fractures profondes que son exercice du pouvoir avait contribué à creuser.
L’un des exemples les plus frappants de cette absence de clarification concerne la figure d’Alassane Dramane Ouattara. Les Ivoiriens n’ont jamais véritablement compris pourquoi il fut, selon les périodes, tantôt combattu avec acharnement, tantôt soutenu avec empressement par le PDCI comme par l’ancien FPI. Cette oscillation permanente, sans explication politique claire et assumée, a nourri le sentiment d’un opportunisme décomplexé. Au lieu de dire au peuple ce qui motivait ces choix successifs — principes, intérêts nationaux, contraintes internationales ou simples calculs électoraux —, les états-majors politiques ont préféré l’ambiguïté et le silence.
Plutôt que de faire le bilan de leur gestion du pouvoir et d’assumer leur part de responsabilité dans les crises traversées par le pays, le PDCI et le FPI se sont engagés dans des alliances parfois qualifiées, à juste titre, de contre-nature. Ces rapprochements n’étaient pas fondés sur une vision commune de la société ivoirienne, encore moins sur un projet politique cohérent et partagé. Ils semblaient avant tout dictés par une obsession: revenir au pouvoir coûte que coûte. Or, les divergences idéologiques entre ces partis sont loin d’être anecdotiques. Le PDCI, héritier direct du système houphouëtiste, n’a jamais véritablement souhaité la fin de la tutelle française sur la Côte d’Ivoire. Sa vision du pouvoir s’inscrit dans une continuité où la relation privilégiée avec l’ancienne puissance coloniale est perçue comme un gage de stabilité et de sécurité. À l’inverse, Laurent Gbagbo a toujours revendiqué une posture de rupture, refusant explicitement d’être le « sous-préfet » de la France en Côte d’Ivoire. Cette divergence fondamentale aurait dû rendre toute alliance durable problématique, voire impossible, sur le plan des principes. Pourtant, ces contradictions ont été mises de côté, non pas au nom d’un dépassement idéologique réfléchi, mais au profit d’un pragmatisme électoral qui frôle parfois le cynisme. L’impression qui se dégage est que l’opportunisme politique a pris le pas sur toute volonté sincère d’auto-remise en cause. Le retour au pouvoir est devenu une fin en soi, indépendamment des moyens employés et des incohérences assumées.
Ce comportement en dit long sur la conception que ces deux formations politiques se font de la politique. Loin d’être envisagée comme un moyen d’améliorer concrètement la vie des populations, la politique apparaît davantage comme un instrument d’enrichissement personnel et de jouissance du pouvoir. Les alliances se font et se défont non pas en fonction de l’intérêt général, mais selon les chances supposées de conquérir ou de reconquérir les leviers de l’État. Or, sans introspection véritable, il ne peut y avoir de renouveau politique crédible. Tant que le PDCI et le PPA-CI refuseront de reconnaître leurs erreurs passées, tant qu’ils continueront à instrumentaliser le statut de victime pour éviter toute autocritique, ils auront du mal à convaincre les Ivoiriens qu’ils sont porteurs d’une alternative sérieuse. Comme dans le football, une équipe qui refuse d’analyser ses défaites est condamnée à les répéter. En politique aussi, l’avenir appartient à ceux qui ont le courage de regarder leur passé en face.
Jean-Claude DJEREKE






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