Par Hervé Coulibaly avec #AGD
Prendre l’avion en Afrique reste souvent un luxe réservé à une minorité. Le constat est paradoxal : un billet Abidjan–Dakar (1h45 de vol) peut coûter plus cher qu’un Paris–New York (7h30). Pour beaucoup de voyageurs africains, se déplacer dans leur propre continent est un parcours du combattant, aussi bien en termes de prix que de disponibilité des liaisons. Mais pourquoi les billets d’avion sont-ils si onéreux en Afrique ?
Des taxes qui pèsent lourd
À l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, un billet pour Dakar acheté à la dernière minute dépasse facilement les 500 à 600 euros, quand un Paris–Abidjan est parfois affiché à 450 euros. La raison ? Les taxes et redevances imposées par les États et les gestionnaires d’aéroports.
En Afrique, ces frais annexes représentent en moyenne 35 à 40 % du prix total du billet. À cela s’ajoutent des taxes dites de « solidarité » ou de « sécurité », souvent opaques pour le passager. « Dans certains pays, on paie plus cher en taxes qu’en carburant », déplore un expert de l’Association des compagnies aériennes africaines (AFRAA).
Un ciel africain trop fermé
Autre explication : la faible concurrence. Là où l’Europe a libéralisé son ciel aérien dans les années 1990, permettant l’explosion des compagnies low cost, l’Afrique reste cloisonnée. Chaque pays protège jalousement sa compagnie nationale, limitant l’accès à d’autres transporteurs.
Résultat : peu de liaisons directes et des monopoles de fait. Pour se rendre de Lomé à Conakry, il est parfois plus rapide (et moins cher) de passer par Paris ou Casablanca que par une route intra-africaine. Ce manque d’intégration est en contradiction flagrante avec le projet du Marché unique du transport aérien africain (MUTAA), signé en 2018 mais encore très timidement appliqué.
Des coûts d’exploitation plus élevés
Les compagnies africaines font face à des charges structurelles lourdes :
Le carburant, parfois 30 % plus cher qu’en Europe, faute de raffineries locales adaptées.
Les pièces détachées et la maintenance, presque toujours importées.
Une densité de passagers insuffisante sur certaines routes, ce qui empêche les économies d’échelle.
« Une compagnie africaine transporte en moyenne moins d’un million de passagers par an, contre plus de 100 millions pour un mastodonte comme Ryanair », rappelle un consultant aéronautique basé à Addis-Abeba.
Quand voyager en Afrique coûte plus cher qu’aller en Europe
Les exemples ne manquent pas.
Abidjan–Dakar (1 000 km) : 550 € en moyenne.
Abidjan–Paris (4 700 km) : 450 à 500 €.
Nairobi–Lagos (3 800 km, via escale) : souvent plus de 800 €.
Pour beaucoup d’Africains, la conséquence est simple : l’avion est réservé aux élites, aux fonctionnaires en mission et aux hommes et femmes d’affaires. La classe moyenne et les étudiants préfèrent le car (autobus) ou le bateau (là ou la navigation est possible), malgré la longueur et l’inconfort.
Un secteur en quête de réforme
Les experts s’accordent : tant que les pays africains ne joueront pas la carte de la coopération et de l’ouverture, les prix resteront prohibitifs. Le MUTAA, censé instaurer une libéralisation continentale du ciel, peine à décoller. Certains gouvernements craignent de voir leurs compagnies nationales, déjà fragiles, disparaître sous la concurrence.
Pourtant, des modèles existent. L’Éthiopie, avec Ethiopian Airlines, est l’un des rares exemples de réussite : flotte moderne, hub régional à Addis-Abeba, et une politique d’expansion qui en fait un acteur incontournable du continent.
Le rêve d’une intégration aérienne
À l’heure où la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) veut booster les échanges commerciaux, la question du transport aérien est cruciale. Comment développer le commerce et le tourisme si voyager entre deux capitales africaines reste plus cher que d’aller en Europe ou en Asie ?
« Tant que l’avion restera un luxe, l’intégration africaine restera un slogan », avertit un économiste ivoirien.
En conclusion : voyager en avion en Afrique coûte cher à cause de la combinaison d’un marché fragmenté, de taxes excessives, de coûts opérationnels élevés et d’une absence de réelle concurrence. L’intégration aérienne est une clé essentielle si le continent veut briser ce cercle vicieux et démocratiser la mobilité.
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