Agriculture: Dr Siméon Ehui «Nous avons le potentiel d’assurer la sécurité alimentaire pour tous»

Claude Eboulé

Dr Siméon Ehui est le directeur général de l’Institut international d’Agriculture tropicale (IITA), installé à Ibadan, au Nigeria. Nous l’avons rencontré récemment, à l’occasion de la signature d’un accord de partenariat passé avec l’État sierra-léonais, pour la promotion du secteur agricole, à travers la recherche et la vulgarisation de technologies de production efficientes. Il nous parle des activités de l’IITA en Afrique.

Lebanco.net : L’un des grands défis du gouvernement ivoirien est de parvenir à créer le maximum d’opportunités d’emplois pour ses jeunes. Comment l’IITA peut-il contribuer à relever ce défi majeur ?

– Dr Siméon Ehui : Nous avons un vaste programme dédié aux jeunes, financé par une grande Fondation mondiale, qui leur permet d’acquérir des compétences en transformation agroalimentaire et en agribusiness tout en bénéficiant d’un accompagnement en entrepreneuriat.. Grâce à ce programme, certains jeunes sont devenus cde veritables entrepreneurs agricoles et exportent même leurs produits.

Lors de ma visite en Côte d’Ivoire, j’ai discuté avec les autorités, qui se sont montrées très intéressées par cette initiative. L’IITA est prête à les accompagner pour former davantage de jeunes et leur donner accès aux technologies nécessaires pour réussir dans l’agriculture.

Vous avez récemment participé au séminaire gouvernemental relatif au Plan national de Développement (PND) 2025-2030 de la Côte d’Ivoire. Quel rôle votre institut peut-il jouer pour atteindre les objectifs poursuivis par ce PND au niveau agricole ?

Dr Siméon Ehui : Lors de ce séminaire, j’ai eu l’honneur d’intervenir sur l’amélioration de la productivité agricole et la création des valeurs ajoutées. J’ai insisté sur trois éléments fondamentaux : l’utilisation des résultats de la science et de l’innovation, les investissements en infrastructures rurales et le développement des partenariats. Aucun pays ne s’est développé sans ces trois piliers.

Prenons l’exemple du Brésil, qui a investi massivement dans la recherche agricole. La transformation agricole remarquable de ce pays a été réalisée grâce au programme mis en oeuvre par EMBRAPA, L’institution de recherche du pays, entraînant une augmentation spectaculaire de la production de soja, de maïs et de variétés adaptées au climat tropical,

soutenue par des investissements massifs dans la recherche agronomique. L’Éthiopie, autrefois touchée par la famine, a développé une agriculture performante avec une croissance de 6 % par an, grâce à la science. La production céréalière dans ce pays a doublé en 10 ans grâce à l’extension des surfaces irriguées, la formation des agriculteurs, l’adoption d’innovations agricoles telles que les variétés améliorées de blé et de maïs, ainsi qu’un meilleur accès aux intrants. Le Vietnam, qui importait du riz, est désormais un des plus grands producteurs mondiaux. La réforme agraire et la modernisation des technologies d’irrigation ont permis à ce pays de passer du statut d’importateur à celui de deuxième exportateur mondial de riz, soutenu par des politiques favorables aux agriculteurs.

Ces exemples démontrent que la science, l’innovation et les politiques adaptées peuvent transformer l’agriculture, améliorer la productivité et stimuler la croissance économique.Nous devons suivre ces modèles et tirer parti des compétences de notre Institut et du consortium CGIAR, pour accompagner la Côte d’Ivoire dans cette transformation agricole durable.

Quelles sont les principales actions que votre institution mène pour améliorer la sécurité alimentaire en Afrique ?

– Dr Siméon Ehui : En Afrique, près de 300 millions de personnes souffrent chaque jour de la faim, un défi qui s’aggrave avec la croissance démographique.. Il est donc essentiel de transformer notre système alimentaire, en misant sur la science et la technologie, afin de permettre aux producteurs d’avoir accès aux innovations nécessaires pour améliorer leur productivité de manière durable.

En tant qu’institution de recherche, nous sommes à l’avant-garde de cette transformation. Nos chercheurs développent des technologies qui améliorent la productivité tout en renforçant la résilience des cultures face aux changements climatiques. Ces innovations ne se limitent pas à l’augmentation des rendements, elles visent également à préserver la fertilité des sols et à assurer une gestion durable des ressources naturelles. A titre d’exemple, en partenariat avec la Banque mondiale et l’OCP (Office chérifien des phosphates), l’IFDC (Centre International pour le Développement des Engrais), le APNI ( Institut Africain de la Nutrition des Plantes) et l’UM6P (Université Mohammed 6 Polytechnique), nous avons i mis en place un hub dédié aux fertilisants et à la santé des sols pour aider les paysans à utiliser les engrais les mieux adaptés à leurs terres. Grâce à ces efforts, l’IITA s’engage pleinement à relever les défis de la sécurité alimentaire et à accompagner les agriculteurs africains vers un avenir plus prospère et durable.

Concrètement, sur quelles cultures travaillez-vous en Côte d’Ivoire ?

Dr Siméon Ehui : Nous travaillons sur plusieurs cultures stratégiques : le maïs, le manioc, l’igname, le niébé, la banane et le soja. Nous collaborons aussi avec d’autres centres de recherche comme AfricaRice et ILRI, l’Institut international de Recherche sur l’Élevage.

Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire importe plus près 845 millions de dollars de denrées alimentaires par an soit environ 530 milliard de francs CFA ., alors que son marché agricole pourrait atteindre 3 milliards de dollars ( soit environ 1800 milliards de francs CFA) d’ici 2030. Il est crucial de préparer et former nos producteurs pour qu’ils puissent capter ces opportunités et éviter une dépendance excessive aux importations.

Quels sont les investissements que vous jugez prioritaires pour développer durablement l’agriculture en Afrique

– Dr Siméon Ehui : L’investissement dans la recherche scientifique est la clé. Sans science, il n’y a pas d’amélioration de la productivité. Ensuite, il faut développer les infrastructures rurales : routes, stockage, irrigation, énergie. Enfin, les partenariats entre gouvernements, chercheurs et secteur privé sont indispensables pour favoriser l’innovation et le partage des connaissances.

Vous êtes Ivoirien et vous dirigez aujourd’hui une institution internationale. Que représente, pour vous, cette réussite ?

– Dr Siméon Ehui : C’est une immense fierté. J’ai eu la chance de bénéficier du soutien du gouvernement ivoirien pour ma formation, ce qui m’a permis de poursuivre mes études et d’évoluer dans la recherche agricole. Après un doctorat aux États-Unis et un postdoctorat à l’IITA en 11988, j’ai occupé plusieurs postes à l’international, notamment à l’Institut international de recherche sur l’élevage en Éthiopie et au Kenya, ainsi qu’à la Banque mondiale, où j’ai terminé en tant que directeur régional du développement durable, couvrant l’agriculture, l’environnement, le social, l’eau et le secteur urbain pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, avant d’être nommé à la tête de l’IITA.Je souhaite que la nouvelle génération bénéficie des mêmes opportunités et puisse jouer un rôle clé dans le développement agricole de l’Afrique. Nous avons le potentiel de transformer notre agriculture et d’assurer la sécurité alimentaire pour tous.

Propos recueillis, à Ibadan (Nigeria) par Claude Eboulé

| Lebanco.net

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