Au Sénégal, le gouvernement de Diomaye/Sonko face à la dérive des comptes publics laissés par Macky Sall

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« Un sursaut. Un vrai sursaut. » Le premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, a appelé, vendredi 21 février, lors d’une séance de questions au gouvernement, à la mobilisation pour sortir les finances publiques de l’ornière. Une exhortation en réaction au « rapport particulièrement catastrophique et inquiétant » publié par la Cour des comptes le 12 février. Selon ce document, résultat de dix mois d’audit, l’encours de la dette sénégalaise représentait 99,67 % du PIB fin 2023 et le déficit budgétaire 12,3 % du PIB. Des chiffres bien plus élevés que ceux présentés par les anciennes autorités, sous la présidence de Macky Sall, au pouvoir jusqu’en avril 2024.

Lundi 24 février, l’agence de notation Moody’s a dégradé la note souveraine du Sénégal pour la deuxième fois en quelques mois, l’abaissant à B3. Une annonce qui intervient alors que les fondamentaux de l’économie sénégalaise restent volatils : les incertitudes planent toujours sur le rendement de la campagne arachidière, qui représente les trois quarts du PIB agricole du pays. De quoi dissiper l’état de grâce dont jouissait le Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) depuis sa victoire électorale en mars 2024.

Plusieurs institutions pourraient fermer

Le gouvernement d’Ousmane Sonko pourrait affronter sa première crise sociale. Le 18 février, des médecins ont mené une grève pour demander des recrutements dans le secteur public. Des enseignants d’université leur ont emboîté le pas le 25 février. Le ministre de l’économie, Abdourahmane Sarr, a promis, le 21 février, que le gouvernement n’opterait pas pour un traitement par la cure d’austérité. Il a assuré que la dette sénégalaise, bien qu’élevée, reste soutenable. Mais quelques jours plus tôt, le secrétaire général du gouvernement, Ahmadou Al Aminou Lo, avait suscité des interrogations en appelant à « des sacrifices au niveau du train de vie de l’Etat » sur la Radio télévision sénégalaise (RTS).

Le gouvernement envisage en effet une baisse des salaires pour les ministres et les directeurs généraux d’entreprises publiques. Des institutions pourraient aussi disparaître. Déjà en décembre, les députés ont voté en faveur de la suppression du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et du Haut conseil des collectivités territoriales (HCCT). Les deux structures étaient jugées inutiles et budgétivores par le président Bassirou Diomaye Faye.

« La situation est compliquée, mais rien ne sert d’être alarmiste », veut croire Mamadou Lamine Ba, économiste spécialisé dans l’investissement. La Banque mondiale table sur une croissance de 9,7 % en 2025 au Sénégal. La puissance publique peut aussi se reposer sur une nouvelle manne financière : la compagnie pétrolière australienne Woodside a annoncé le 17 février la vente de 12,9 millions de barils de pétrole issus du champ de Sangomar entré en exploitation en juin dernier, pour des revenus estimés à 950 millions de dollars. L’Etat devrait en retirer entre 15 et 40 %.

« Le gouvernement se montre aussi inventif », estime Mamadou Lamine Ba. Dans son projet de loi de finances 2025, le gouvernement a ainsi prévu la création de « diaspora bonds » : l’émission d’emprunts obligataires à destination des Sénégalais résidant à l’étranger. Le but est de financer des projets dans les infrastructures ou des secteurs comme la santé, tout en diversifiant les sources de financement.

Les «diaspora bonds» : Comment le Sénégal compte financer son déficit budgétaire de 840 milliards de F CFA par sa Diaspora

« Assainir les finances publiques »

« En assumant une communication franche autour des chiffres révélés par la Cour des comptes, le pouvoir indique sa volonté d’assainir les finances publiques », assure Abdoulaye Sene, un intellectuel classé à gauche. Sur ce point, il est rejoint par Mamadou Lamine Ba : les efforts des nouvelles autorités en matière de gouvernance peuvent rassurer les investisseurs et les prêteurs. Dans les milieux d’affaires, on prend en exemple la rencontre organisée le 19 février à Dakar entre l’Apix, l’agence nationale chargée de promouvoir les investissements, et le syndicat patronal français, le Medef. « Plus de vingt patrons français sont venus : la destination Sénégal reste attractive », se réjouit un membre de l’Apix, qui n’a pas souhaité être cité.

Mais la situation macroéconomique crée déjà des dissensions au sein du Pastef, jusque-là soudé derrière l’exécutif. Alors que le ministre de l’économie a plaidé devant la représentation nationale pour un renforcement du rôle du secteur privé, l’aile gauche du parti montre des signes de fébrilité.

« Il ne faut pas céder à la tentation austéritaire, et refuser de se laisser dicter notre politique économique par le FMI ou la Banque mondiale », a mis en garde l’économiste Demba Moussa Dembélé, qui était invité ce 19 février par le député Guy Marius Sagna, syndicaliste élu sous les couleurs du Pastef, à un meeting du Front pour une révolution anti-impérialiste, populaire et panafricaine (Frapp).

Investissements dans le numérique, gestion des revenus pétroliers, partenariats public-privé, réforme fiscale et refonte du code de l’investissement… Les débats promettent d’être animés d’ici le mois de juin, date à laquelle une visite du FMI est attendue pour trouver un nouvel accord avec Dakar.

Jules Crétois
Le Monde

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