De chauffeur de bus à combattant pro-Russe en Ukraine: L’itinéraire d’un Ivoirien recruté par Wagner

Dans une vidéo partagée à partir du 1er janvier 2023 sur les réseaux sociaux, Evgueni Prigojine s’affiche au côté d’un mercenaire présenté comme ivoirien.

La rédaction des Observateurs

Dans une vidéo diffusée au début du mois de janvier 2023, le chef du groupe paramilitaire russe Wagner s’affichait au côté d’un mercenaire présenté comme ivoirien. En analysant des publications partagées sur les réseaux sociaux et en s’entretenant avec des personnes qui l’ont connu à différentes périodes de sa vie, la rédaction des Observateurs de France 24 est parvenue à retrouver l’identité de ce mercenaire et à retracer son parcours : celui d’un chauffeur de bus ivoirien venu en Russie “pour trouver mieux ailleurs”, condamné à la prison pour trafic de drogue, d’où il aurait été recruté par le groupe Wagner.

C’est un visage qui a soulevé de nombreuses interrogations sur les réseaux sociaux depuis le 1er janvier 2023. C’est à cette date qu’il est apparu à côté d’Evgueni Prigojine, le patron du groupe Wagner, dans une vidéo publiée notamment par l’agence de presse russe Ria Novosti et partagée sur Twitter, Telegram et Facebook.

À en croire les dires de l’oligarque russe, ce visage serait celui d’un homme originaire de “Côte d’Ivoire”, même si lui se présente comme venant “de Moscou”.

Ce mercenaire affirme dans la vidéo s’être engagé pour “défendre” sa seconde patrie, et ce bien qu’il n’ait “pas encore” la citoyenneté russe. “Nous devrions donner la citoyenneté à de tels défenseurs de notre pays” réagit alors le chef de Wagner.

Selon l’agence de presse Ria Fan, dirigée par Evgueni Prigojine lui-même, ce mercenaire se battait alors près de Bakhmout, une ville de l’est de l’Ukraine au cœur des combats depuis août 2022.

Dans la vidéo, l’homme d’affaires, proche du président russe Vladimir Poutine, raconte ce qui seraient les circonstances du recrutement de ce soldat, dont on comprend qu’il aurait eu lieu en prison.

“Il a dit qu’il était de Côte d’Ivoire et a demandé si on avait besoin de traducteurs français. J’ai dit ‘d’abord à l’unité d’assaut et si tu es en vie, tu seras un interprète français’. Il est en vie et il va bien, Dieu merci” explique Evgueni Prigojine en souriant.

Les raisons de son incarcération, elles, restent tues. “Il faut demander comment il s’est battu et non pourquoi il était en prison” assène le fondateur de cette milice privée qui opère depuis 2014 en dehors de tout cadre légal, et qui aurait déployé 50 000 mercenaires en Ukraine, selon le Conseil de sécurité nationale américain.

Un futur “grand président de la Côte d’Ivoire”

Des informations supplémentaires sur ce mercenaire ivoirien sont apportées par Evgueni Prigojine le 4 janvier 2023, via un commentaire publié sur la page Facebook du service presse de sa société Concord. On y apprend que l’homme se prénommerait “Aboya”.

“Je pense qu’il fera un grand président de la Côte d’Ivoire. Mais il ne le sait pas encore. Je discuterai de ces plans avec lui plus tard” écrivait le patron de Wagner.

Ce mercenaire ivoirien semblerait aussi apparaître – cette fois sous les traits d’un personnage de dessin animé – dans un clip de propagande critiquant la présence française en Afrique, attribué au groupe Wagner et partagé à partir du 14 janvier 2023 sur les réseaux sociaux.

Dans la vidéo, des soldats français représentés par des squelettes attaquent la Côte d’Ivoire, qui est alors défendue par des soldats d’armées africaines et du groupe Wagner. Parmi eux, on trouve un homme arborant le drapeau de la Côte d’Ivoire et le nom “K. Aboya”, qui fait écho au prénom partagé par Evgueni Prigojine.

Mais qui est donc ce mercenaire ? Et comment un Ivoirien a-t-il pu se retrouver à combattre dans les rangs du groupe Wagner en Ukraine ? Grâce aux commentaires présents sous certaines publications reprenant la vidéo et à des outils en sources ouvertes, il a été possible de déterminer son identité. Celle-ci nous a été confirmée par cinq de ses proches, qui ont tous requis l’anonymat.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, l’homme n’a pas donné suite à nos sollicitations. Pour des raisons de sécurité, nous ne mentionnons pas son nom et son prénom et l’appellerons ici “A.”.

Chauffeur de taxi et de bus à Abidjan

Originaire de l’est de la Côte d’Ivoire, A. avait fait sa vie à Yopougon, une commune de l’ouest d’Abidjan.

L’un de ses anciens collègues se souvient l’avoir vu commencer comme chauffeur de taxi au début des années 2000. Il a ensuite rejoint en 2008 la SOTRA, la Société des Transports Abidjanais, comme “machiniste”, le nom donné aux conducteurs de bus. Il y était rattaché au dépôt de Cocody, une commune du nord d’Abidjan, comme nous l’ont confirmé plusieurs autres conducteurs.

Sur sa page Facebook, de nombreuses publications témoignent de cette période de sa vie. Certaines montrent les bus stationnés dans ce qui ressemble à un dépôt, ou certains de ses collègues au volant de leur bus. Dans une autre publication, il se plaint des utilisateurs qui laissent des graffitis dans le bus.

Capture d’écran de l’une des publications publiées sur le compte Facebook de A. en 2014 et montrant des bus de la
Pour “compléter” son salaire, il aurait géré des activités parallèles, comme un vidéo club, où il diffusait des films, et des salons de Playstation, où les clients pouvaient venir jouer à la console.

Ceux qui l’ont côtoyé à cette période de sa vie le décrivent comme un “gars tranquille, souriant, toujours joyeux” et un “petit respectueux”.

Parti “à l’aventure” en Russie

A. quitte la Côte d’Ivoire en 2014 ou 2015, et contracte un prêt bancaire pour partir en Russie.

“Il souhaitait ‘aller à l’aventure’, pour ‘se chercher’, comme on dit ici” explique un de ses anciens amis auprès de notre rédaction. “C’était une manière de commencer une nouvelle vie, paisible. Ici on se dit que quand tu travailles là-bas, tu gagnes plus d’argent”.

“Il est parti pour voir d’autres horizons, comme beaucoup de jeunes ivoiriens qui veulent tenter leur chance en Europe” rapporte également une autre de ses connaissances.

Sur sa page Facebook, sa première publication géolocalisée en Russie date du 1er août 2015. Plusieurs photos le montrent ensuite à Moscou, devant le musée historique d’État en décembre 2015, filmant la neige en janvier 2016, sur la place Rouge ou dans le centre commercial Evropeyskiy en juillet 2016.

Il est employé pendant un an environ comme chauffeur de taxi dans une société tenue par un autre Ivoirien, rencontré grâce à des amis communs. Plusieurs photos publiées sur son compte Facebook le montrent d’ailleurs à côté ou à l’intérieur d’une voiture.

Selon un proche qui l’a connu à Moscou, il “se plaisait en Russie” où il gagnait plus d’argent qu’en Côte d’Ivoire. Il aurait parlé de “s’installer là-bas”.

Des photos publiées sur son profil Facebook le montrent aux côtés d’autres Ivoiriens, mais aussi de Russes, notamment dans le cadre de matches de football auxquels il participait occasionnellement.

Trafic de drogue

Mais en Russie, A. se serait lancé aussi dans le trafic de drogue, comme l’a confié un de ses anciens amis à la rédaction des Observateurs de France 24. Une décision qui aurait été, selon celui-ci, en partie motivée par la difficulté – engendrée par son statut d’étranger – à travailler dans le cadre légal.

C’est ce qui l’aurait conduit dans les prisons russes. Dans une vidéo datée du 10 août 2017 publiée sur la chaîne YouTube de la police de Moscou, il apparaît ainsi à l’arrière d’une voiture, au côté d’un policier.

Le représentant du ministère de l’Intérieur de la Russie qui s’exprime dans la vidéo affirme que les forces de l’ordre ont trouvé lors de leur fouille “182 rouleaux” contenant de la “marijuana”, soit 100 grammes de substance. L’homme présenté comme “originaire d’Afrique de l’Ouest” aurait “nié toute implication dans la drogue trouvée”.

“L’affaire pénale a été ouverte sous l’article de tentative de vente de substances narcotiques. L’article prévoit jusqu’à huit ans d’emprisonnement” explique le journaliste dans la vidéo.

Prison russe

Il est ainsi condamné à purger une peine de prison, où la vie était “difficile”, selon un proche avec qui il a pu s’entretenir alors qu’il s’y trouvait. C’est là qu’il aurait amélioré sa maîtrise du russe, expliquant le niveau correct dont il fait preuve dans la vidéo partagée dernièrement.

Selon des informations publiées le 2 janvier 2023 sur le canal Telegram de Gulagu.net, une initiative lancée par le militant des droits de l’Homme Vladimir Ossetchkine, A. aurait été détenu dans la colonie pénitentiaire IK-7 du Service pénitentiaire fédéral russe en Mordovie, une région située à 600 km à l’est de Moscou.

Il aurait été recruté par Wagner “dans la nuit du 20 au 21 septembre”, avec un groupe d’autres détenus, selon l’organisation Gulagu, qui vise à lutter contre la torture et la corruption dans le système pénitentiaire russe. Ces hommes auraient ensuite été “conduits à un aérodrome, où les attendait un IL-76 militaire de l’unité de vol du ministère russe de la Défense.”

Sur le site de Gulagu, qui met à disposition une hotline, on peut retrouver des témoignages d’employés de ce centre pénitentiaire de septembre 2022.

“Progojine et son entourage sont arrivés au service pénitentiaire fédéral de Mordovie. Il [Prigojine, NDLR] était dans les colonies pénitentiaires IK-7, IK-17, peut-être ailleurs. (…) À IK-7, sur environ 180 personnes, environ 120 dossiers personnels [détenus] ont été pris” peut-on lire dans un message du 17 septembre 2022.

“Dans IK-7 de Mordovie : à ce jour, 19/09/2022, environ 80 personnes ont déjà été réinstallées dans une caserne séparée” est-il écrit dans un autre message.

On ne sait en revanche rien du contrat qu’aurait signé l’Ivoirien avec le groupe Wagner. S’est-il engagé pour un temps défini ? Quelle récompense lui a été promise ? Si certains de ses proches analysent cet engagement comme une manière de “se sortir de la prison” ou “d’obtenir un passeport russe”, les incertitudes restent nombreuses.

Ces connaissances affirment en tous cas “avoir été surprises” en voyant la vidéo.

Ministère ivoirien des Affaires étrangères “en attente” de précisions

Interrogé sur cette séquence le 4 janvier 2023, le porte-parole du gouvernement ivoirien, Amadou Coulibaly, a déclaré que “le ministère des Affaires étrangères certainement se saisira de cette question”.

“C’est un citoyen ivoirien qui, même s’il a commis un délit et se trouvait en prison, devrait bénéficier de l’accompagnement de l’État ivoirien. Mais vu les conditions dans lesquelles il se trouve – en situation de guerre – il nous est très difficile de faire jouer les relations diplomatiques” a-t-il également fait savoir.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le porte-parole du ministère ivoirien des Affaires étrangères a, lui, fait savoir le 17 janvier 2023 que le ministère était “en attente d’éléments de précisions sur cette affaire” mais “qu’aucune de ses représentations diplomatiques n’avait été à ce jour formellement saisie d’une telle affaire (…) [ou] de la volonté d’un Ivoirien de prendre part à une telle entreprise militaire.”

Mort d’un Tanzanien et d’un Zambien recrutés par Wagner

Comme le rappelle le porte-parole du gouvernement ivoirien, “ce n’est pas la première fois qu’un Africain se retrouve recruté par Wagner.”

Ces derniers mois, plusieurs cas d’Africains combattant dans les rangs du groupe Wagner ont été documentés.

Le 24 janvier 2023, les autorités tanzaniennes ont annoncé qu’un étudiant tanzanien combattant pour la Russie avait été tué à Bakhmout. Celui-ci avait été recruté par Wagner en prison, où il se trouvait à la suite d’une condamnation pour détention de stupéfiants. Il avait accepté de s’engager six mois sur le front, en échange de l’effacement de sa peine.

En septembre 2022, un autre étudiant africain, également recruté par Wagner en prison où il purgeait là encore une peine liée à une affaire de drogue, avait trouvé la mort en Ukraine. Il était originaire de Zambie.

Depuis septembre 2022, et la publication d’une vidéo où Evgueni Prigojine apparaissait pour la première fois, recrutant des mercenaires dans la prison de Mari El en Russie, il est devenu clair que la prison constitue une source de recrutement majeur pour le groupe Wagner.

Montrer un mercenaire recruté alors qu’il était en détention n’est donc pas un hasard, selon Lukas Aubin, directeur de recherche à l’Iris (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) et spécialiste de la géopolitique de la Russie. “Cela permet de réaffirmer cette stratégie de recrutement. Et de faire savoir aux prisonniers que s’ils souhaitent purger leur peine plus rapidement, ils peuvent s’engager avec Wagner.”

(…)

France24

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