« Je suis le futur président de la Côte-d’Ivoire, rien ne justifie que mon parti le PDCI soutienne Ouattara » (Charles Konan Banny interview)

Malabo

Il fut le Premier ministre de Laurent Gbagbo entre 2005 et 2007, pendant la crise ivoirienne. Il a gouverné la Bceao pendant quinze ans, après avoir dirigé la direction nationale de la même structure. Konan Banny n’admet pas que son parti, le Pdci-Rda n’ait pas de candidat deux fois de suite à l’élection présidentielle d’octobre prochain, pour la simple raison qu’il soutient encore et toujours le candidat du Rassemblement des républicains (Rdr d’Alassane Ouattara).

En marge du symposium des gouverneurs des banques centrales d’Afrique auquel il a été l’invité d’honneur pour partager sa vaste expérience, l’ancien Premier ministre nous a accordé cette interview. Il dit ce qu’il pense de l’indépendance des banques centrales. Il est convaincu par ailleurs que ses chances de battre l’actuel président de la République sortant sont immenses.

Comment se porte la Côte d’Ivoire que vous avez quittée avant-hier (le 11 août) pour prendre part à ce symposium des gouverneurs des banques centrales d’Afrique qui se tient ici à Malabo ?

J’ai laissé derrière moi une Côte d’Ivoire convalescente. Ce havre de paix que nous a légué Félix Houphouët-Boigny, apôtre infatigable de la paix, cette Côte d’Ivoire sort meurtrie d’une guerre de dix ans que ses propres fils lui ont imposée. Dans sa convalescence actuelle, le pays panse encore ses plaies, il recoud les morceaux. C’est une tâche difficile car, lorsqu’une guerre a opposé des personnes d’une même nation, parfois des amis qui ont toujours vécu ensemble, cette guerre commet des dégâts physiques, psychologiques et moraux ; ça prend du temps pour recouvrer la sérénité. Nous en sommes là en Côte d’Ivoire.

Parlons d’abord d’économie, le symposium auquel vous prenez part oblige. En 1994, les francs Cfa d’Afrique de l’Ouest et du Centre ont été séparés aussitôt après la dévaluation. N’est-il pas paradoxal de parler ici de banques centrales de l’Afrique, alors que rien n’est fait pour rapprocher les monnaies, même celles qui furent unies par le passé ? Nous pensons au shilling que partagent l’Ouganda, le Kenya et la Tanzanie d’une part, et le Cfa d’autre part ?

Je voudrais évoquer ici surtout le cas des francs Cfa de l’Afrique du Centre et de l’Ouest. Cette opération reposait sur le « non rachat » réciproque des billets des deux zones d’émission, celle du Centre et celle de l’Ouest. Bien avant la dévaluation, nous étions parvenus à connaître un trafic insupportable du franc Cfa dans les deux zones. Des quantités impressionnantes de billets évalués en milliards circulaient dans des valises, voire dans des conteneurs. Ils allaient se réfugier à l’extérieur. Ils servaient à financer des circuits de blanchissement d’argent, à ravitailler les circuits de drogue et toutes sortes de choses inacceptables. Les billets sont la monnaie, les écritures le sont aussi. Mais, ces billets, rendus hors de leurs zones émission, puisqu’il s’agissait de notre monnaie, il fallait les racheter par nos banques centrales. Ce sont des opérations qui coûtaient très cher à nos économies. Elles coûtaient aussi cher à nos populations qui travaillent dur pour créer cette monnaie, et aussi pour racheter les billets de leur zone d’émission.

Les techniciens de la monnaie avaient examiné ce fléau d’évasion illicite de nos billets. Ils avaient préconisé des solutions pour éradiquer ce phénomène néfaste. Ils avaient suggéré alors plusieurs solutions aux chefs d’Etat qui avaient décidé de la séparation des deux zones, afin de mieux contrôler et éradiquer la fuite des capitaux. Les résultats ne sont pas décevants. Les chefs d’Etat peuvent revenir demain ou après sur leur précédente décision et permettre à nouveau l’interchangeabilité des billets dans les deux zones. C’est une décision purement politique que seuls les chefs d’Etat peuvent prendre.

Le compte des opérations que les deux zones Cfa ont logé depuis longtemps au Trésor de France fait aujourd’hui objet de beaucoup de critiques. Quelle en serait la portée économique ou politique en cas de suppression ou de transfèrement de ces comptes ?

Tout le monde parle de ce compte, parfois avec passion, parfois avec militantisme, parfois sans grande connaissance du principe d’existence de ce compte, et encore moins de son fonctionnement. Les opérateurs économiques d’un certain niveau ont des comptes à l’étranger. Ces comptes leur permettent de financer leurs achats en dehors de leur zone de résidence. Il en est de même d’un Etat. 50% de nos importations sont garanties de convertibilité grâce à ce compte. Nous pouvons acheter à volonté des fournitures, des biens d’équipement et tout ce dont vous pouvez avoir besoin. Les devises seront disponibles, grâce à ce compte d’opérations. Le problème est-il qu’il soit ouvert au Trésor français ? Il peut être déplacé dans n’importe quel pays qui dispose de devises, ou même dans une banque privée crédible. Il suffit de le décider. Là encore, la décision est politique. Une chose reste incontournable : le compte des opérations est indispensable.

Le symposium auquel vous avez pris part a débattu pendant une journée du principe de l’indépendance des banques centrales vis-à-vis des pouvoirs politiques. Vous qui avez été directeur national, puis gouverneur de la Bceao pendant plus de quinze ans, puis Premier ministre de Côte d’Ivoire, quelle est votre opinion sur le sujet ?
Les banques centrales sont d’abord assujetties à des facteurs qui concourent à la stabilité monétaire des pays. Il s’agit prioritairement de la politique budgétaire, de la politique des revenus, du cadre réglementaire de l’activité économique et des réformes structurelles. Les Etats assurent la couverture de leurs besoins en ressources financières par le marché. La banque centrale ne finance pas les trésors publics. Cela lui confère alors une indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics.

Pourrait-on avoir une dérogation à cette position dogmatique ?

Lorsqu’une crise économique, financière, politique ou naturelle survient dans un pays ou dans une zone partagée au plan monétaire, cela devient un moment suffisamment révélateur qui permet d’examiner la pertinence et l’indépendance de la banque centrale. Les crises sont indicatrices de l’indépendance des banques centrales.

Récemment, la crise de la dette souveraine grecque a entraîné des interrogations sur l’efficacité en matière de politique économique et de la limitation de l’indépendance des banques centrales. Il a été reproché à la banque centrale européenne d’avoir manqué d’être indépendante quand elle a accepté, sous la pression des gouvernements et du Fmi, de financer la dette des pays en crise, en violation de ses propres règles.

Je ne peux pas non plus remettre en cause le principe de l’indépendance de la banque centrale. Cette indépendance a pour contrepartie la responsabilité et la crédibilité qui vont de pair avec l’obligation de rendre compte.

Revenons sur la Côte d’Ivoire particulièrement. Vous avez présidé la commission Dialogue et Réconciliation. Quel en est le bilan ?

Je vous ai dit au début de cet entretien que mon pays est convalescent. Cela signifie que le travail n’est pas totalement fini, même si beaucoup a été fait. Une guerre civile dans un pays est la pire des choses qui puisse arriver à ce pays. Pour recoller les morceaux, cela prend du temps. Nous avons effectué un travail remarquable. Progressivement, les choses se remettront en place. Les Ivoiriens sont condamnés à vivre ensemble pour construire leur pays.

Vous êtes candidat à la prochaine élection présidentielle sous la bannière du Pdci-Rda ; pourtant, Henry Konan Bédié, le président de ce parti, a signé un accord de partenariat avec le Rdr d’Alassane Dramane Ouattara, l’actuel chef de l’Etat qui brigue un second mandat. Les militants vous suivront-ils ?

A l’élection présidentielle de 2010, le Pdci-Rda avait soutenu Alassane Ouattara. C’était normal en ce moment-là. Rien ne justifie aujourd’hui que le premier, le plus ancien parti, le plus implanté dans le pays, n’aille pas à deux élections successives. Cela signifie que ses dirigeants préparent sa mort avec la bénédiction du parti au pouvoir. Le Pdci-Rda, par ma houlette, va à l’élection présidentielle. Il part pour gagner cette élection-là !

Vous avez appelé au rassemblement des partis d’opposition pour battre le président sortant. Êtes-vous écouté, puisque les candidats persistent à aller en rangs dispersés…

Vous n’en savez rien. Nous avons encore du temps devant nous. Beaucoup de choses vont se passer, ne vous en faites pas.

Avant d’annoncer votre candidature, vous avez effectué un voyage à la Haye, afin de rendre visite à Laurent Gbagbo emprisonné là bas. Aviez-vous besoin de l’onction du président-fondateur du Fpi pour ses militants ?

Je considère votre question comme une insulte à ma personne ! Vous n’avez pas le droit de m’insulter ! Je n’ai pas besoin de l’onction de Laurent Gbagbo pour gagner une élection. Je me suis rendu à la Haye pour réconforter un ami d’enfance. Nous avons été amis d’enfance ; ensuite nous avons étudié ensemble avant de devenir moi Premier ministre, et lui chef de l’Etat. Nous ne sommes pas de la même chapelle politique, mais il est normal qu s’il se retrouve en difficulté, que je lui témoigne de mon amitié, là où vous, vous voyez une onction politique ! Ce que vous ne savez pas, c’est que vous êtes peut-être en train de parler en ce moment au futur président de la Côte d’Ivoire ! Si vous avez été chargé de me poser ce genre de question, vous avez fait fausse route. J’ai un nom, j’ai une personnalité, je n’ai pas besoin d’être pris par la main !

© Mutations : Propos recueillis par Xavier Messè

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