Drame du nouvel an, le gouvernement ivoirien peut-il se disculper ?

ANALYSE par ConnectionIvoirienne.net | 10.01.2013

Plus d’une semaine après le drame de la saint sylvestre à Abidjan, qui a couté la vie à 63 personnes et fait plus de 49 blessés, selon les chiffres officiels, les premiers éléments de l’enquête conduite par le commissaire Honoré Niagne de la police criminelle, ont été rendus publics par le procureur de la République.

D’après ces premiers résultats d’enquête, quatre causes expliqueraient la tragédie. Notamment l’absence d’éclairage des lieux, le rétrécissement de la chaussée, la présence de troncs d’arbres sur la chaussée et l’insuffisance des forces de l’ordre mobilisées.

S’il faut féliciter le gouvernement ivoirien pour la célérité avec laquelle ces premiers éléments d’enquête relatifs à cet énième drame en Côte-d’Ivoire, ont été rendus publics, il faut craindre une enquête expéditive, alors que de nombreuses interrogations restent ouvertes sur les circonstances réelles de cette tragédie.

En effet, bien vrai que le gouvernement Ouattara assure par la voix de son Premier Ministre Duncan-soutenu par le Ministre de l’intérieur Hamed Bakayoko, qu’il n’y a eu aucune faille de sécurité, une analyse objectives des faits et des circonstances qui les entourent ne permettent pas d’écarter toute responsabilité des services de l’Etat impliqués dans l’organisation de cet événement, ainsi que les ministères de tutelle respectifs.

Ministres responsables

Les organisateurs de cet évènement avaient-ils connaissance du nombre approximatif de spectateurs attendus ? Rien n’est sûr. Pourtant, cela reste une exigence minimale de sécurité, requise par les normes internationales, que des sapeurs-pompiers soient pré-positionnés dans les environs d’une cérémonie qui rassemble un nombre aussi important de personnes.

En outre selon les mêmes normes de sécurité, des issues de secours et couloirs d’évacuation, ainsi qu’un personnel de sécurité aguerri, prêt à intervenir à tout moment, doivent toujours être prévus en amont à tout événement d’une telle envergure.

Et, une cérémonie de cette ampleur ne peut se faire sans l’autorisation du ministère de l’intérieur ou de ses services compétents qui ont entre autres obligations et devoirs de vérifier que les conditions de sécurité sont réunies avant de donner leur quitus. En clair, au moment où ils portent leur deuil et soignent leurs blessés, les Ivoiriens attendent toujours que le gouvernement leur dise si «la fête des lumières» a été autorisée, et si oui, est-ce que les conditions de sécurité ont été bien examinées avant de délivrer cette autorisation, faute de quoi, l’autorité administrative, voir le Ministre qui répond de celle-ci engage sa responsabilité.

Car, par delà les discours politiciens tendant à disculper nos autorités, ne pas satisfaire à ces normes minimales de sécurité internationalement reconnues se confond avec la responsabilité pénale, sinon administrative des organisateurs de cette nuit festive, devenue un véritable mouroir dans la mémoire collective des populations abidjanaises en particulier et ivoiriennes en général.

Autres questions. Pourquoi le chef de l’Etat qui célébrait son 71e anniversaire à une centaine de km d’Abidjan n’a-t-il été informé que «vers 9 heures du matin, soit plus de 6 heures après la tragédie, par Hamed Bakayoko, son Ministre de l’Intérieur» comme le rapporte notre confrère Jeune-Afrique ? [Lire Qui est responsable du drame de la St. Sylvestre ?]

Il est tout aussi étonnant que les lieux du drame n’aient pas été fermement mis sous scellé pour les besoins de l’enquête. Diverses sources, dont certaines proches des enquêteurs, confirment cette grave erreur. Cela confirmerait-il l’assertion reprise dans différends organes de presse qui attribue l’appartenance du chantier voisin abritant «le trou de la mort» à une haute personnalité de l’Etat de Côte-d’Ivoire ?

Sanction des coupables – Ouattara comme ses prédécesseurs ?

Faut-il après chaque catastrophe en Côte-d’Ivoire que les coupables s’en sortent avec quelques critiques dans la presse et un mécontentement silencieux de la population ? Car depuis Houphouët jusqu’à Ouattara, en passant par Bédié et Gbagbo, sans oublier Guéi, aucun responsable gouvernemental, coupable de crimes, n’a été véritablement inquiété après une catastrophe. Ça commence toujours avec une commission d’enquête ou une information criminelle pour aboutir chaque fois au même résultat : l’impunité.

C’est ainsi que suite au rapport de la commission d’enquête qui incriminait les forces de l’ordre, le Président Houphouët avait refusé de sanctionner les auteurs des exactions survenues dans la nuit du 17 au 18 mai 1991, lorsque l’armée ivoirienne avait, vers 1 heure du matin, fait une descente punitive sur la cité universitaire de Yopougon, occasionnant de nombreux blessés et morts parmi les étudiants, et violant de nombreuses étudiantes. On se souvient qu’un certain Alassane Ouattara était alors le Premier Ministre.

De la même manière, les auteurs du détournement de l’aide de 18 milliards de l’union européennes à la Cote d’ivoire sous Bédié, n’ont jamais été inquiétés malgré le grand scandale qu’avait suscité cette affaire. On se souvient également, qu’à la suite du coup d’Etat dit «du cheval blanc», Robert Guéi avait en 2000, fait lancer des enquêtes pour trouver et punir les auteurs. Ces enquêtes sont restées sans résultat. En lieu et place, on a eu droit à des règlements de compte à l’intérieur de la junte militaire pilotés par feu Boka Yapi. Les séquelles de cette enquête, devenue guéguerre entre «les frères d’armes» se sont prolongées jusqu’à la tentative de coup d’Etat du 19 septembre 2002.

Dans cette même lancée, l’impunité a atteint son paroxysme sous le règne de Gbagbo, lorsque suite au scandale des déchets toxiques ayant causé de nombreuses victimes, les enquêtes n’ont jamais abouti et les coupables jamais sanctionnés, comme le veulent les règles de bonne gouvernance et les exigences d’un Etat de droit. Meme les indemnisations des victimes furent détournées par les proches du Président Gbagbo, sans conséquences.

Les parents des victimes du massacre de Nahibly [camp de déplacés de guerre proche de Duékoué] attendent toujours les sanctions que le président Ouattara avait promis aux coupables, suspectés d’être issus de ses soutiens militaires de l’ex rébellion.

C’est pourquoi, en s’interrogeant si Ouattara va se distinguer de ses prédécesseurs et tenir parole, les Ivoiriens restent sceptiques sur la suite des enquêtes du drame de la saint sylvestre.

En attendant, les grands scandales de la République se suivent avec leurs lots d’enquêtes qui se ressemblent.

De Nahibly à Abidjan: deux poids, deux mesures

Pourquoi un deuil national pour les victimes du drame de la saint sylvestre et pas pour ceux de Nahibly? L’appartenance politico-ethnique des victimes serait-elle un élément d’explication ?

En effet, la liste des victimes publiées laissent entrevoir par la consonance des noms, qu’il s’agit majoritairement de personnes ressortissant du nord de la Cote d’ivoire, réputé pro Ouattara, alors que les victimes de Nahibly, d’ethnie Guéré dans leur majorité, sont dites pro Gbagbo.

La réconciliation tant chantée, mais à laquelle plus grand personne ne croit, est- elle possible dans une ambiance de méfiance et de défiance au sommet ? Dans un climat d’insécurité généralisée, fait d’attaques contre les positions par des FRCI dans un monolithisme politique ?

Et pourtant, la Directrice du FMI, Christine Lagrade lors de son récent séjour à Abidjan, ne s’est pas voilé la face pour le répéter aux autorités ivoiriennes «La réconciliation est un préalable au succès économique »

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