Pourquoi l’Afrique ne réalise-t-elle toujours pas pleinement son potentiel de recherche ?

Par le Prof. Jeffrey, vice-recteur chargé de la recherche et de l’innovation à la North-West University (NWU), en Afrique du Sud.

Du Soudan à la Somalie, en passant par l’est de la République démocratique du Congo, les conflits armés continuent de dévaster les communautés et de fragiliser les institutions. Dieu seul sait quand la paix reviendra, mais l’éducation, la recherche et le développement ne peuvent s’épanouir là où survivre est la priorité quotidienne.

Mon continent ne connaît pas la paix.

La pauvreté est omniprésente, aggravée par l’emprise étouffante de la corruption. Dans les zones de conflit, les infrastructures s’effondrent sous les bottes des soldats. La sécurité alimentaire est compromise par la mauvaise gestion et de plus en plus menacée par les phénomènes météorologiques extrêmes. L’intensification du phénomène d’El Niño accroît les risques de sécheresse dans certaines régions d’Afrique australe et d’inondations dans certaines régions d’Afrique de l’Est. Il s’agit de prévisions, mais il faut s’y préparer dès maintenant. Les économies ne parviennent pas à créer suffisamment d’emplois stables. Les systèmes de santé sont soumis à de fortes pressions.

Mon continent ne connaît pas la prospérité.

Selon les estimations de l’UNESCO pour 2024, le taux d’achèvement du primaire en Afrique subsaharienne s’élève à 68 %, contre 88 % à l’échelle mondiale. La mise à jour 2026 de ses données sur l’éducation indique, quant à elle, un taux d’achèvement du second cycle du secondaire de seulement 29 %, contre 62 % dans le monde. Son Rapport mondial sur les enseignants de 2024 prévoit que la région aura besoin de 15 millions d’enseignants supplémentaires dans le primaire et le secondaire d’ici à 2030. J’espère que ce besoin sera satisfait, mais le doute assombrit cet espoir. L’histoire se répète trop souvent pour que nous puissions l’ignorer.

Je voudrais que nous allions un peu plus loin. Selon les données sur la recherche publiées par l’UNESCO en 2026, l’Afrique subsaharienne ne comptait, en 2023, que 88 chercheurs en équivalent temps plein par million d’habitants, contre 4 358 en Europe et en Amérique du Nord. Autrement dit, apporté à la population, le nombre de chercheurs en Europe et en Amérique du Nord était environ 50 fois plus élevé que celui observé en Afrique subsaharienne.

Nous sommes en pleine saison d’annonce des prix Nobel. C’est un moment exceptionnel de l’année, où le monde découvre des réalisations extraordinaires dans les domaines des sciences, de la littérature et de la paix. À la fin de 2025, seules 29 des 990 personnes récompensées par les prix Nobel et le prix d’économie qui leur est associé étaient nées en Afrique. Cela représente environ 2,9 %. Ce chiffre concerne le lieu de naissance, et non les recherches menées sur notre continent ; il comprend également des réalisations qui dépassent le champ scientifique. Il nous invite néanmoins à nous demander jusqu’où les talents africains pourraient aller s’ils bénéficiaient d’un soutien durable.*

Mon continent n’a pas encore réalisé tout son potentiel de recherche.

Pourtant, notre continent demeure l’un des derniers grands horizons du développement mondial. Ici, chez nous, en Afrique du Sud, nous tournons notre regard vers le ciel, avec des résultats remarquables. Du télescope SKA-Mid en construction aux travaux africains sur les vaccins à ARN messager et au transfert de technologies, nous renforçons les capacités scientifiques qui nous permettront de façonner notre propre avenir.

L’élargissement de l’accès à l’électricité dans le cadre de Mission 300, la modernisation et l’extension prévue du corridor de Lobito, ainsi que l’achèvement récent du réseau principal du câble sous-marin 2Africa renforcent cette promesse. Ces avancées posent des bases essentielles pour l’industrie, l’éducation et la recherche en améliorant l’accès à l’électricité, aux marchés et à la connectivité internationale.

Nous ne stagnons pas. Ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d’autres. Mais soyons honnêtes : nous accusons un retard de développement, et nous continuerons à le faire si nous ne formons pas les chercheurs dont nous avons besoin pour soutenir notre croissance et réaliser notre potentiel.

Nous devons commencer par renforcer l’enseignement des sciences et des mathématiques dans nos écoles. Les gouvernements doivent s’engager à assurer un financement prévisible et pluriannuel de la recherche, assorti d’un contrôle transparent de l’utilisation des fonds. Les universités ont besoin des places financées dans les programmes de master et de doctorat, de laboratoires correctement équipés et de perspectives de carrière stables permettant aux chercheurs prometteurs de rester ici et d’y développer leurs travaux. L’industrie doit contribuer à transformer ces connaissances en produits, en services et en emplois. Nous devrions mesurer nos progrès au nombre de personnes que nous formons et retenons, ainsi qu’aux problèmes que leurs recherches nous aident à résoudre.

Je veux voir une Afrique aussi riche de ses industries que de ses cultures. Je veux voir une Afrique qui contribue au monde sans être exploitée par lui.

Je vais vous dire ce que mon continent connaît, lui. C’est une leçon apprise dans l’adversité, à travers les souffrances de ses populations et les promesses faites mais jamais tenues. Mon continent sait faire preuve de résilience. Imaginez que nous mobilisions cette résilience et lui apportions le soutien nécessaire pour contribuer à résoudre les problèmes qui freinent notre croissance. Imaginez une Afrique où nos enfants achèvent leur scolarité avec les connaissances et la confiance nécessaires pour façonner leur propre avenir. Une Afrique où la recherche s’épanouit, où nous voyons nos chercheurs applaudis lorsqu’ils reçoivent des distinctions sur les scènes universitaires les plus prestigieuses du monde.

Nous pouvons y parvenir. L’histoire se répète lorsque nous la laissons faire.

*Depuis l’établissement de ces chiffres à la fin de 2025, la juriste sud-africaine Navanethem « Navi » Pillay a remporté le prix Nobel de la paix 2026 pour sa contribution à la justice internationale. Annoncée le 9 octobre 2026, cette distinction fait d’elle la cinquième personnalité sud-africaine à recevoir le prix Nobel de la paix, après Albert Luthuli, Desmond Tutu, Nelson Mandela et F.W. de Klerk.

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