Les frères Ouattara. Si la situation sécuritaire reste sous contrôle, ont-ils forcément la maîtrise de tout l’appareil sécuritaire ?
Comment fonctionne l’appareil sécuritaire ivoirien ? Sur le papier, il repose sur plusieurs structures avec, au sommet, le Conseil national de sécurité (CNS). En dessous, au premier palier, ce sont les ministères de tutelle, Défense, Intérieur. Puis viennent, au second palier, les corps : Armée, Gendarmerie nationale, Direction générale de la Police nationale, Groupement de sécurité de la Présidence de la République (GSPR). Enfin, au bas de la structure, les agences spécialisées : la Direction de la surveillance du territoire (DST), la Direction des Renseignements généraux, la Coordination nationale du renseignement (CNR), le Centre de renseignement opérationnel antiterroriste (CROAT), l’Unité de lutte contre le grand banditisme (ULGB).
Nous avons donc 11 administrations chargées de la sécurité et de la défense, chapeautées par le Conseil national de sécurité (CNS), sous l’autorité du Président. Faut-il en conclure que l’ensemble fonctionne de façon harmonieuse ? Coordonnée ? Bien que les attributions de ces structures soient formellement délimitées sur le papier, les événements amènent à penser que, dans les faits, c’est la mêlée. Elles semblent fonctionner comme des centres de décision autonomes, sans forcément se coordonner, sans tenir compte de la délimitation des compétences, sans en référer à la tutelle.
En juillet 2025, le journaliste béninois Hugues Sossoukpè, critique envers le président Talon, est arrêté à Abidjan et remis à son gouvernement quelques jours plus tard. Résidant au Togo, il avait été invité par la Côte d’Ivoire à participer à un forum sur le numérique. Visiblement, c’était un traquenard qui a scandalisé au-delà de la Côte d’Ivoire. Le président Ouattara était hors du pays. Il se dit qu’à son retour, il n’aurait pas apprécié l’extradition du journaliste. Qui a piloté ce dossier ? Le ministre de la Défense ? Les Renseignements généraux ? La DST ? Le CROAT ?… etc.
L’affaire de la MATCA, la Mutuelle des Agents des Taxis « Compteurs » d’Abidjan, une structure qui brasse beaucoup de fonds. Un matin d’avril 2025, des forces de l’ordre débarquent dans le bureau du Directeur général et procèdent à son arrestation. Il est écroué pour « malversations financières », alors même qu’il avait été reconduit par le conseil d’administration à la suite d’une assemblée générale et ne faisait l’objet d’aucune plainte. La justice dissout le conseil d’administration et nomme un DG intérimaire, qui, depuis, est en place.
Visiblement, c’était un braquage en bonne et due forme. À l’instar de l’extradition du journaliste béninois, on peine à identifier la structure qui était derrière. On ne peut pas dire que ce Directeur général était une menace pour la sécurité nationale. En vérité, on en voulait aux fonds qu’il brassait. Il est impossible que les ordres soient venus du sommet. Ces deux cas montrent l’opacité de ces administrations, et surtout leur autonomie, en ce sens qu’elles peuvent se lancer dans des initiatives non validées par le sommet et les mener à terme.
La multitude d’agences sans coordination effective engendre des dysfonctionnements majeurs. La « guerre du renseignement » : chaque administration conserve jalousement ses informations au lieu de les partager. La « guerre du zèle » et la course aux résultats : une rivalité interne s’installe, chaque structure cherche à prouver son efficacité auprès du pouvoir, ce qui alimente un climat de plus en plus répressif. L’affaiblissement de la tutelle : ces administrations prennent des initiatives indépendantes (arrestations, interrogatoires, incarcérations) dans une totale opacité. Le SEBROKO, ex-siège de l’ONUCI, où certaines ont leur siège, est vu comme le « camp Boiro » ivoirien.
À l’inverse du modèle ivoirien, la République démocratique du Congo (RDC), malgré sa population (la troisième d’Afrique subsaharienne), sa superficie (la seconde d’Afrique) et les conflits à l’Est, s’appuie sur une structure unique, l’Agence nationale de renseignement (ANR). D’où une meilleure cohérence globale de l’appareil sécuritaire et une chaîne de commandement clarifiée. Bien que l’ANR soit régulièrement dénoncée par les ONG et la société civile, elle communique souvent sur certaines de ses opérations.
Finalement, l’appareil sécuritaire est le baromètre de la démocratie d’un pays. Plus un régime est répressif, plus son appareil sécuritaire fonctionne de façon opaque. En Côte d’Ivoire, la multiplicité des administrations dans ce domaine n’est pas forcément une bonne chose pour la démocratie. Le pays semble avoir un appareil sécuritaire efficace si on considère le fait que des événements tels que l’attentat de Grand-Bassam en 2016 ne se sont plus reproduits. Mais un appareil de plus en plus répressif, si on considère la crispation actuelle des autorités, en témoigne l’arrestation avec des moyens disproportionnés d’un pasteur en août dernier.
Douglas Mountain
Le Cercle des Réflexions Libérales






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