Yopougon / Le village de l’indépendance ferme ses portes sur des hommages de Bictogo à l’artiste Luckson Padaud

Après une semaine de vibration et de gaieté débordante, le village de l’indépendance de Yopougon au Terminus 47 a refermé ses portes. Non pas sur un feu d’artifice, mais sur une accolade. Celle d’Adama Bictogo, ancien président de l’Assemblée nationale, député-maire de Yopougon et de Luckson Padaud, icône de la musique tradimoderne en Côte d’Ivoire. L’artiste a traversé des époques, il a pris de l’âge mais sa voix reste magnifique et fait encore tressaillir les anciens comme les jeunes d’aujourd’hui.

La soirée avait pourtant tout d’un grand raout populaire. Sur scène s’étaient succédés Didier Bilé — l’un des pères fondateurs du zouglou, celui-là même qui a mis un pays entier à chanter ses colères et ses joies —, VDA, Mini Choc, le groupe Les Leaders, Team 2 Poy, et Luckson Padaud, l’homme du « laba laba », la fameuse danse du canard, précurseur d’un genre depuis « Kalgbeu » en 1982. Entre deux sets, un défilé de mode avait fait onduler sur le podium le travail de stylistes ivoiriens de haute volée, preuve qu’ici la fête nationale se porte aussi bien qu’elle se danse.

Puis Bictogo est monté sur scène. Et le raout s’est fait recueillement. Devant un Padaud amoindri physiquement mais l’œil vif, l’édile a déroulé une confession plutôt qu’un discours. « Luckson est mon frère. Je le connais depuis trente-cinq ans », a-t-il lâché. Il a raconté ce jeune homme sans le sou qu’il était — « Même quand je n’avais pas les moyens, où que je me trouvais, Luckson Padaud était là » — et cet artiste déjà installé qui, il y a vingt-six ans, l’emmena pour la première fois au Baron. « La première personne qui m’a fait connaître Le Baron, c’est lui », a-t-il rappelé. Le Baron Bar, à Yopougon-Selmer : ce temple du rythme alloucou, naguère couru par ses fidèles, sanctuaire des artistes tradi-modernes du Grand Ouest ivoirien — la galaxie Bété de Séry Simplice, Dodo Lather, Lago Paulin, Koudou Zebless et quelques autres. Le lieu deviendra aussi salon de réunions politiques, avant de perdre de sa superbe au sortir de la crise politico-militaire de 2011. Yopougon, la Côte d’Ivoire en miniature, y tenait l’un de ses hauts lieux. De cette rencontre minuscule et fondatrice, on ne mesure le prix que bien plus tard.

« Je crois à la fidélité de l’amitié », a martelé Adama Bictogo, rendant grâce à tous ceux — hommes d’affaires, banquiers, compagnons de vingt, trente, quarante ans — qui ont, dit-il, « posé une pierre dans l’édifice » de ce qu’il est devenu. Et ce serment de présence, jeté comme une évidence : « Je ne peux pas ne pas être à ses côtés. Là où il est, je suis — même cinq minutes, deux minutes. » Puis cette phrase, presqu’un art poétique : « La mémoire ne doit jamais être sélective. Notre conscience est le miroir de ce que nous avons été.»

L’hommage n’était pas fortuit. Luckson Padaud —à l’état-civil Lago Tapé Séhia, chevalier de l’Ordre du Mérite ivoirien, vingt et un albums et bientôt quarante-cinq ans de scène en 2027 — figure parmi les neuf voix réunies sur l’Hymne de l’indépendance, la chanson chorale bâtie pour le 66ème anniversaire à Yopougon. Autour de lui : Bailly Spinto, VDA, Debordo, Lato Crespino, Lili Djeli, Ismaël Isaac, Les Leaders et Team 2 Poy. Honorer l’un des leurs au soir de la fête, c’était boucler la boucle : rendre à la voix ce que la Nation lui doit. « La reconnaissance, c’est la mémoire du cœur », a conclu l’animateur, comme on referme un livre. Un grand homme saluant un grand homme. Le village de l’indépendance pouvait éteindre ses lumières.

SD Avec TA

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