
La Côte d’Ivoire a conclu avec succès son programme économique et financier avec le Fonds Monétaire International (FMI) et accède désormais au statut de pays à « faible » risque de surendettement, selon un communiqué du ministère de l’Économie, des Finances et du Budget publié le 24 juin 2026. Cette avancée intervient à l’issue de la sixième et dernière revue du programme conclu avec l’institution de Bretton Woods. Selon les autorités ivoiriennes, l’ensemble des objectifs fixés a été atteint, traduisant la solidité des fondamentaux macroéconomiques du pays et l’efficacité des réformes engagées ces dernières années. Dans une interview réalisée avec la chaine de télévision 7info et les quotidiens nationaux et internationaux, ce jeudi 25 juin 2026, le professeur Prao Yao Séraphin, donne les raisons de ce nouveau statut, les retombées et risques associés.
- La Côte d’Ivoire devient le seul pays d’Afrique subsaharienne classé à “faible risque” de surendettement par le FMI et la Banque mondiale. Quelle est la portée réelle de cette distinction pour l’économie ivoirienne et pour son image auprès des investisseurs internationaux ?
Réponse : ce changement de statut va impacter positivement l’économie ivoirienne et l’image du pays auprès des investisseurs internationaux.
Au niveau de l’économie ivoirienne, le pays va bénéficier :
D’un desserrement budgétaire avec l’attractivité financière. En intégrant le cercle restreint des pays subsahariens à faible risque d’endettement, l’État ivoirien réduit le coût de ses emprunts internationaux et pourrait bénéficier d’importants financements. Le Fonds monétaire international (FMI) a annoncé mercredi pouvoir décaisser « immédiatement » près de 833 millions de dollars (près de 484 milliards de FCFA) en faveur de la Côte d’Ivoire dans le cadre de plusieurs programmes d’aide. Les revues de trois programmes différents ont donné satisfaction au conseil d’administration du Fonds, selon un communiqué. Abidjan peut donc emprunter environ 832,8 millions de dollars.
D’une ddiversification des bailleurs. Elle valide ainsi la stratégie d’innovation financière du pays, permettant à la Côte d’Ivoire de s’ouvrir à de nouveaux marchés obligataires internationaux (ex: émission d’obligations Samouraï au Japon).
De financement pour ses infrastructures. Avec un risque d’endettement réduit, l’État ivoirien peut plus sereinement garantir des investissements de grande envergure, à l’image du « Métro d’Abidjan » ou du Train à Grande Vitesse (TGV) reliant Abidjan à Ferkessédougou, dont le coût est estimé à 1 000 milliards de FCFA. Par exemple, c’est le 30 novembre 2017 que la première pierre du projet du « Métro d’Abidjan » avait été posée par les présidents Alassane Ouattara et Emmanuel Macron. Finalement, la mise en service de la ligne 1 du « Métro d’Abidjan » est prévue entre fin 2028 et début 2029, à cause des contraintes financières.
De levier de financement pour le secteur privé. Cette notation souveraine rehaussée a un effet d’entraînement. Elle permet aux entreprises locales de bénéficier de meilleures conditions d’emprunt et de financement pour développer leurs activités et créer des emplois.
Au niveau de l’image auprès des investisseurs internationaux, la Côte d’Ivoire, verra sa ssignature souveraine renforcée. En effet, les agences de notation financière confirment la résilience du pays. Une telle configuration entraine une baisse la prime de risque exigée par les marchés financiers. En outre, la Côte d’Ivoire va attirer plus de capitaux étrangers. Le pays se positionne ainsi comme un des géants économiques de l’UEMOA, capable d’attirer d’importants volumes d’Investissements Directs Étrangers (IDE). En 2024, le pays a enregistré 3,822 milliards de dollars d’IDE entrants, soit environ 2 293 milliards de FCFA, marquant une progression significative de 34 % par rapport à 2023 (2,845 milliards USD, soit 1 707 milliards FCFA).
- Le gouvernement met en avant une meilleure gestion de la dette, la consolidation budgétaire et l’augmentation des recettes publiques. Quels sont, selon vous, les principaux facteurs qui ont permis à la Côte d’Ivoire d’atteindre ce niveau de crédibilité financière ?
Réponse :
Un marché intérieur dynamique avec un taux de croissance de l’ordre de 6%. Un secteur primaire (14,8% du PIB en 2024) dominé par l’agriculture, un secteur secondaire (23,7 % du PIB en 2024) centré sur l’industrie extractive, l’énergie, l’agroalimentaire et le BTP, et un secteur tertiaire majoritaire (61,6 % du PIB), tiré par les télécommunications, les transports, le commerce et les services financiers.
La maitrise des finances publiques. Le déficit budgétaire qui oscillaient entre 5,2% et 6,7% du PIB, sr la période 2020-2023, en raison de la pandémie, de la crise ukrainienne et des besoins en investissements sociaux, est retombé à 3% en 2025. Cela témoigne d’une plus grande résilience des finances publiques face aux chocs extérieurs, d’une discipline budgétaire renforcée. Le ratio de la dette publique a été ramené à 57,6 % du PIB en 2025, ratio largement en dessous de la norme communautaire (UEMOA) de 70%, relative au critère de convergence multilatérale sur l’endettement, avec des prévisions à la baisse autour de 45 % d’ici 2031. En 2025, l’inflation a fortement décéléré pour s’établir à 0,1% après 3,5% en 2024, en deçà du seuil communautaire de maximum 3%, grâce à la stabilisation des prix des produits énergétiques et à la bonne maîtrise des prix des produits alimentaires. Sur la période 2026-2030, l’inflation ressortirait à 2,4% en moyenne sur la période après 0,1% en 2025, en conformité avec la norme communautaire de l’UEMOA.
La construction des infrastructures modernes. Le pays a une activité portuaire de premier plan et une capacité d’investissement qui dépasse largement celle de ses voisins. Avec plus de 4 195 milliards de FCFA consacrés aux investissements publics, la Côte d’Ivoire demeure le principal moteur économique de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). On a un investissement dans les infrastructures qu’on estime à 3,2% du PIB, largement supérieur à la moyenne africaine, qui est à 1,8% du PIB du continent.
La transformation structurelle en progression. La Côte d’Ivoire s’appuie sur une économie diversifiée : un secteur primaire (14,8% du PIB en 2024) dominé par l’agriculture, un secteur secondaire (23,7 % du PIB en 2024) centré sur l’industrie extractive, l’énergie, l’agroalimentaire et le BTP, et un secteur tertiaire majoritaire (61,6 % du PIB), tiré par les télécommunications, les transports, le commerce et les services financiers. Le secteur tertiaire est devenu le moteur principal (environ 61 % du PIB). Notons que la mise en production de nouveaux champs pétroliers (comme le champ Baleine) et l’essor de l’or renforcent l’indépendance et la diversification industrielle.
Un leadership dynamisme régional. Portée par son statut de première économie de l’UEMOA, la Côte d’Ivoire consolide sa position économique. La Côte d’Ivoire s’impose comme la première puissance économique de l’UEMOA, contribuant à 40 % du PIB de l’Union. Le pays contribue à 42% des exportations de la zone et abrite la base industrielle la plus développée.
La réussie du programme du FMI et la crédibilité financière internationale. Le pays a validé l’ensemble des objectifs fixés avec le FMI et la Banque mondiale, attestant de la solidité de sa trajectoire macroéconomique. Ce reclassement vient donc confirmer l’efficacité des réformes structurelles et de la gestion budgétaire ivoirienne, renforçant la confiance des investisseurs sur les marchés financiers.
- Ce nouveau statut ouvre-t-il davantage de marges de manœuvre pour financer les grands projets du PND 2026-2030, ou la prudence doit-elle rester de mise pour éviter un retour à une situation d’endettement plus risquée ?
Réponse : il faut rappeler que le Plan national de développement (PND) 2026-2030 qui est destiné à transformer structurellement l’économie et à améliorer le bien-être des populations, va coûter 114 838,5 milliards de FCFA sur la période 2026-2030. Le Plan national de développement repose sur trois leviers majeurs : les investissements publics, les investissements privés et les partenariats public-privé (Ppp). Le gouvernement prévoit une contribution du secteur privé à hauteur de 80 614,7 milliards de FCFA, soit 70,2 % du financement global, contre 34 223,9 milliards de FCFA pour la part publique. Du coup, ce nouveau statut va permettre à la côte d’ivoire d’avoir facilement un accès au crédit et à moins coût. En effet, ce nouveau statut est une validation par le FMI des réformes économiques et de la discipline budgétaire du pays. Il permet à l’État d’emprunter sur les marchés internationaux et régionaux à des conditions plus avantageuses. En outre, il constitue un puissant levier du Partenariat Public-Privé (PPP). Nous savons que le PND (dont le coût global est estimé à 114 838,5 milliards de FCFA) repose à plus de 70% sur le financement du secteur privé. Le secteur privé ivoirien a été appelé à mobiliser près de 80 000 milliards de FCFA, ce qui décharge l’État d’une partie de l’effort d’investissement.
- Le FMI souligne la prudence nécessaire malgré cette amélioration, notamment face aux chocs extérieurs comme la guerre au Moyen-Orient. Quels sont selon vous les principaux risques qui pourraient remettre en cause cette trajectoire dans les prochaines années ?
Réponse : Le FMI a raison de conseiller à la Côte d’Ivoire, la prudence et ce, pour plusieurs raisons.
La première est que dans le PND, les besoins de l’État demeurent très importants. Malgré la part dévolue au privé, la contrepartie publique du PND exige de mobiliser environ 38 000 milliards de FCFA. L’État prévoit de solliciter le marché régional de l’UEMOA à hauteur de 91,6%, ce qui peut exercer une pression sur les liquidités locales. Une part significative, soit plus de 26.700 milliards de FCFA, est prévue pour être levée via des emprunts sur les marchés financiers nationaux et régionaux (notamment via les obligations du Trésor). En émettant régulièrement d’importants volumes de titres publics sur le marché régional pour financer sa part du PND, l’Etat va attirer les banques commerciales, cherchant des placements sûrs et souvent assortis d’avantages fiscaux, privilégient massivement ces titres d’État. En conséquence, la masse de capitaux disponibles pour financer les entreprises privées se réduit, ce qui limite leur développement. Pour pallier cette pénurie de liquidités, les banques augmentent les taux d’intérêt qu’elles appliquent aux crédits accordés aux entreprises privées. Le coût du crédit devient plus élevé.
La seconde reste la Vulnérabilité aux chocs extérieurs. Le nouveau plan cible une croissance moyenne ambitieuse de 7,2%. Le pays doit rester prudent face aux aléas internationaux (fluctuation des cours des matières premières, tensions géopolitiques) pour ne pas compromettre ses prévisions de recettes et d’exportation. Par exemple, les tensions au Moyen-Orient fait peser une menace directe sur l’économie. La hausse des prix du pétrole et des engrais, conjuguée à des perturbations logistiques, pourraient tirer l’inflation vers le haut et freiner la demande. En outre, l’économie ivoirienne demeure fortement dépendante de ses exportations agricoles, notamment les fèves de cacao. En Côte d’Ivoire, le cacao pèse entre 15 et 20 % du produit intérieur brut (PIB) et génère près de 40 % des recettes d’exportation. Une chute brutale des cours mondiaux ou des aléas climatiques affectant les rendements réduiraient drastiquement les recettes budgétaires.
La troisième est le risque de dépendance aux capitaux. Ce statut peut conduire le pays vers un recours dangereux aux financement étrangers massifs qui risque d’aggraver le risque de surendettement. Rappelons que la Côte d’Ivoire fait partie des pays d’Afrique subsaharienne ayant accès aux marchés internationaux. Elle a été le premier pays du sous-continent à revenir sur les marchés internationaux après le resserrement des conditions financière de 2022, avec l’émission d’un double eurobond en janvier 2024 pour un total de 2,6 Mds USD à des conditions financières relativement attractives (taux d’intérêt moyen de 6,61% au terme de l’opération de couverture de change dollar-euro). La Côte d’Ivoire a profité de cette levée sur le marché international pour procéder à un reprofilage de sa dette en particulier sur les maturités courtes. L’opération a généré une économie cumulée sur le service de la dette de 2,3 points de PIB entre 2024 et 2032, avec un pic de 0,9 points du PIB en 2025. Le 17 juillet 2025, le pays est devenu le premier État d’Afrique subsaharienne à réussir une émission de Samouraï Bonds, levant avec succès 50 milliards de yens japonais, soit 200 milliards de FCFA, sur le troisième plus grand marché obligataire mondial. Pour financer son PND, si les investisseurs privés (notamment étrangers, attendus lors du Groupe consultatif) ne répondaient pas aux attentes, l’État pourrait être tenté de recourir à l’endettement pour combler le déficit et maintenir ses ambitions de développement. Or, l’encours de la dette publique de la Côte d’Ivoire est estimé à 34 799 milliards de FCFA en 2026.





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