Il fallait oser. Et Bernard Lugan* l’a fait.
À défaut de débattre avec un élu du XXIᵉ siècle, l’historien a choisi de convoquer ses ancêtres. Dans une chronique publiée dans Afrique réelle, il entreprend de répondre à une question qu’il pose lui-même : « D’où parle Bally Bagayoko ? » Réponse : « du monde soninké ».
Le procès peut commencer. Car c’est bien d’un procès qu’il s’agit — sans contradicteur, sans preuve, mais avec un verdict déjà écrit.
Depuis son élection à la mairie de Saint-Denis, Bally Bagayoko dérange. Alors on exhume, on essentialise, on simplifie. On plaque sur un homme vivant des catégories figées, comme si les siècles n’avaient jamais passé, comme si les individus n’existaient pas. L’élu devient alors le simple prolongement d’un supposé « monde soninké », convoqué comme pièce à conviction.
L’assignation identitaire comme méthode
Les Soninkés sont ainsi sommés de comparaître. Leur histoire, complexe, plurielle, est réduite à une caricature commode : une société hiérarchisée, marquée par l’esclavage. Et sur cette base, le raisonnement se déploie, implacable… et profondément bancal.
Car il ne s’agit pas ici de faire œuvre d’histoire, mais de transformer le passé en arme politique.
Des royaumes sahéliens à une mairie française, le saut est vertigineux — mais qu’importe. Pour Bernard Lugan, il suffit d’invoquer Claude Meillassoux, Martin A. Klein ou encore Abner Cohen pour donner à ce grand écart une apparence de rigueur.
L’argument d’autorité remplace la démonstration.
Et la conclusion, à peine voilée, est limpide : derrière un maire élu démocratiquement, il faudrait déjà suspecter la résurgence d’un ordre social ancien. Autrement dit, Bally Bagayoko ne serait jamais tout à fait un citoyen français, encore moins un élu de la République. Il resterait, quoi qu’il fasse, assigné à une origine.
Quand l’idéologie pervertit la science
Le procédé est grossier, mais redoutablement efficace : faire passer une opinion pour une analyse, une obsession pour une démonstration. L’anthropologie devient un décor, l’histoire un alibi.
Car enfin, depuis quand l’étude des sociétés anciennes permet-elle de prédire le comportement d’un élu contemporain ? Depuis quand la généalogie remplace-t-elle le suffrage universel ?
Ce que dit, en creux, cette chronique, c’est une chose simple : certains ne seront jamais pleinement légitimes. Ni par leur parcours, ni par leur engagement, ni même par le vote des citoyens.
Face à cela, il faut rappeler une évidence que Abdelmalek Sayad et Alain Tarrius ont largement documentée : les migrations transforment, recomposent, réinventent. Les individus ne sont pas des reliques. Les sociétés ne voyagent pas sous cloche.
Le vieux fantasme qui refuse de mourir
Au fond, rien de nouveau. Le logiciel est ancien : expliquer les vivants par les morts, réduire les individus à leurs origines, nier la capacité des sociétés à évoluer.
Mais ce logiciel craque.
Car pendant que certains scrutent les lignages, les électeurs, eux, votent. À Saint-Denis, ils ont choisi un projet, une équipe, une vision. Pas un arbre généalogique.
Au bout du compte, la seule question qui vaille est peut-être celle-ci :
« D’où parlez-vous, M. Lugan ? D’un champ académique… ou d’un imaginaire figé qui refuse obstinément de voir le monde tel qu’il est devenu ? »
Avec Mondafrique
*Bernard Lugan, né le 10 mai 1946 à Meknès, alors protectorat français du Maroc, est un historien français africaniste d’extrême droite. Il enseigne de 1982 à 2009 à l’université de Lyon III, où il est l’objet, à plusieurs reprises, de polémiques.
Habitants de Saint-Denis, Pierrefitte, Saint-Ouen, Villetaneuse, Aubervilliers, La Courneuve, l’Île-Saint-Denis, Épinay-sur-Seine, je suis candidat pour la présidence de l’établissement public territorial Plaine Commune ! pic.twitter.com/l2HL4XXi3G
— Bally Bagayoko (@BallyBagayoko) April 18, 2026







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