Interview-Portrait Roland Dagher : « Un négociateur sans peur ni reproche »

PORTRAIT par Tycoon

Avril 2010. Au moment où le délestage battait son plein. A l’heure où la Côte d’Ivoire amorçait un virage politique qui déclencha la destitution de gouvernement et de l’équipe dirigeante de la Commission Electorale. Dans le tumulte de la grève des transporteurs qui a duré une semaine. Et dans la fièvre d’une préparation du cinquantenaire de l’indépendance. Atmosphère chargée d’électricité … d’émotion. Décor morose… une raison de plus pour se repaître de la sagesse de Roland Dagher, membre du Conseil économique et social, pour répondre à l’alerte de l’actualité et rebondir sur un passé glorieux de ce pays Ivoire, et puis savoir comment mener sa marche sur le fil du rasoir des évènements chauds. Homme discret, disert, qui sait beaucoup de choses. Qui en connait un peu plus sur la vie errante de notre société en mal de vivre. Situation bloquée, avons-nous dit ? Et voilà Roland Dagher qui vole dans les plumes des afro-pessimistes. Et prend de la hauteur comme un aigle au-dessus de nos latitudes : « il peut arriver à toute société de connaître un ralentissement dû à des phénomènes difficilement maîtrisables. C’est le cas de la Côte d’Ivoire et de tant de sociétés africaines qui, malheureusement connaissent, à des moments de leur évolution, ce que j’appellerai une crise juvénile ».

Et puis, en point d’orgue, il déboulonne : « évitons de ressasser des souvenirs douloureux comme la traite négrière, la colonisation et leur corolaires d’évasion de bras valides et de fuite de cerveaux ». Cet industriel mise sur la capacité morale et intellectuelle des élites africaines à se débarrasser de ce carcan qui empêche tout développement. La force de la réussite, c’est son dada. Lui, le jeune libanais dont les parents ont évolué dans la chaleur moite du Mali. Lui, qui aidait ses parents à ensacher les arachides pour la commercialisation, aux côtés de ses frères. Lui, qui voue un culte au travail : investissements dans le transport, dans l’imprimerie… voilà notre autodidacte, qui a passé sa vie dans les livres, qui nous délivre les messages de La Fontaine et de Kennedy. Du premier, il a appris que le travail est un trésor et que l’effort est payant. Du second, il développe sa vertu républicaine, en ce sens que le citoyen doit beaucoup plus à l’Etat que l’Etat ne lui doit. Belle philosophie pour un homme qui vient du pays du cèdre millénaire pour s’enraciner dans la terre d’Eléphants et de Cacaoyers. C’est le sens de son africanité. Et avec conviction il affirme : « la naissance est un hasard confié par Dieu. L’existence est un choix libre et volontaire. C’est ce que j’ai fait. J’aime mon pays d’adoption et il me le rend bien. J’en suis heureux. Si c’est cela, l’intégration achevée, j’en suis alors le produit et j’en suis fier ». et il tire sa dimension humaniste de la pensée solidaire de Jean Jaurès.

Et le regard des autres sur ses prises de position dans le débat national ? Roland Dagher n’en a cure. S’offusquer du qu’en dira-t-on ? ce n’est pas son problème. Plutôt un débatteur engagé dans l’arène politique. Comme un citoyen entier. Accoucheur d’idées, certainement ! un livre condensé de l’histoire ivoirienne, qu’il a écrit pour la jeunesse. Boussole pour guider le navire Ivoire, ivre de son rêve ! « Si je peux me permettre ? » Une autre façon de témoigner de son temps en plantant un arbre au milieu du jardin Ivoire avant de mourir… Il connait la Côte d’Ivoire underground. D’Houphouët à Gbagbo. Il nous raconte ce qu’il a pu apporter à la politique, de ses conseils en off qui n’ont pas toujours été suivis, de sa médiation sur le front social et politique. Echec et mat. Il relève la gant pour dire : « je ne vois ni d’échec ni de victoire dans une négociation, le terrain peut être déblayé par un tiers et achevé pat l’autre. Ce qui compte, c’est l’avancée de notre pays ». au nombre de ses réussites en médiation, la décrispation du débat autour des factures normalisées. Liberté d’esprit, pondération, efficacité, endurance au travail, perspicacité…ce sont là des traits forts de son caractère. Dans sa demeure coquette, il trône au milieu de se souvenirs, laissant planer un halo de lumière sur les récifs de l’histoire. Cet émérite de la politique sait de quoi il parle… en nous relatant le nombre de visites qu’il reçoit. Toutes tendances confondues. Un Roland l’ermite qui de sa coquille…

De l’opérateur économique à l’homme politique, Roland Dagher a apporté sa pierre à l’édification de la société ivoirienne. Il encourage les jeunes à plus de travail parce qu’ils portent l’avenir commun de la Nation. « après l’indépendance nominale, c’est à eux de passer à la vitesse supérieure pour la libération économique », a affirmé le conseiller Dagher. Entretien.

TEXTE CHRISTIAN MIGAN

Roland DAGHER / Des questions à l’opérateur économique, à l’homme politique…

Vous êtes entré dans la vie active dès votre plus jeune âge. Avec pour seul bagage la volonté d’entreprendre. Quelles sont les qualités que requiert une carrière de manager ?

Un grand homme politique français, le Général De GAULLE, a dit un jour et je cite : « Dans la vie, le plus difficile pour un Homme c’est de savoir ce qu’il veut ». Cette assertion me sied parfaitement. Il est vrai que pour pourvoir une carrière managériale, il vous faut une dose de courage, une pincée de volonté, des gouttes d’intelligence et aussi une cuillerée de foi en ce que l’on fait. Tout cela rassemblé dans une tasse de détermination, en y ajoutant un brin de chance, on aboutit presque toujours au résultat escompté. Mais avant tout cela bien sûr, le marché qui servira à concocter ce plat sera bien évidemment l’objectif. Il est bon dans la vie de se fixer un objectif à atteindre. Et en cela l’on peut positiver Machiavel qui dit et je cite : « Qui veut la fin, veut les moyens ».

Nous avons une jeunesse bardée de diplômes qui cherchent à travailler. Mais pas d’emploi. Pensez-vous que l’école est un passage obligé pour la réussite sociale ?

Il faut vivre de son temps. L’école n’est pas nécessairement pourvoyeuse d’emploi, mais au XXIème siècle, dans ce petit village planétaire où les inventions les plus sophistiquées se livrent une concurrence sans merci, savoir lire uniquement suffit à peine à intégrer la vie active. La maîtrise des outils modernes constitue une condition sine qua non pour entrer dans la vie active. Les réalités d’il y a 20, 30 ans sont caduques aujourd’hui. Ô, que les temps ont changé ! J’ai dit dans mon livre au chapitre 2, à la page 165 dernier paragraphe, que « notre jeunesse porte sur ses épaules notre avenir commun. Et pour ce faire, elle doit non seulement vivre son temps, mais faire preuve d’imagination et être porteuse d’initiatives. » Pour ma part, et je l’ai déjà largement développé et je paraphraserai La Fontaine parlant du laboureur sur son lit de malade, en m’adressant aux jeunes : « fouillez, bêchez, ne laissez nulle place où la main ne passe et repasse, un trésor est caché dedans. Je ne sais pas l’endroit.» Mais, je serai sage comme le laboureur, pour dire avant sa mort que « le travail est un trésor ».

Quel bilan après toutes ces années d’intenses activités économiques ? L’empire DAGHER s’est fortifié au fil des années. Avec la création de nombreux emplois. Avez-vous songé à passer la main ?

Ce serait prétentieux de ma part de parler d’empire DAGHER. J’ai développé, au fil des ans, mes activités avec l’appui de Dieu, pour ne pas être parmi les derniers sur la place. J’ai pensé au prochain, j’ai donné du travail à mes concitoyens, autant que Dieu m’en a donné la force et je lui rends grâce pour cela. Mais, quel homme conscient, digne de ce nom, ne songerait pas à la relève. Il en va de même en politique, en sport, comme dans l’économie. J’y ai pensé et je pense que la relève est bien assurée.

De l’opérateur économique à l’homme politique que vous êtes, quelle perception avez-vous de cette société ? N’avez-vous pas le sentiment que la société est bloquée quelque part ?

C’est être trop pessimiste que de dire que la société est bloquée. Une société est par définition dynamique. C’est-à-dire quelque chose qui est en perpétuel mouvement. Il peut lui arriver de connaître un ralentissement dû à des phénomènes endogènes ou exogènes, en tout des phénomènes difficilement maîtrisables. C’est le cas de la Côte d’Ivoire et de tant de sociétés africaines qui, malheureusement, connaissent à des moments de leur évolution ce que j’appellerais une crise juvénile. Ceci dit, je pense qu’il ne sert à rien de se jeter la pierre ou de se morfondre sur son sort comme des gamins, mais plutôt relever la tête et faire face à la réalité afin que chacun de nous, comme l’a dit John F. KENNEDY, se demande : « que puis-je faire pour mon pays et non que peut faire mon pays pour moi.» Je pense qu’il est temps que l’Africain se tape désormais la poitrine, avec sa propre main et qu’il évite de ressasser des souvenirs douloureux : traite négrière, colonisation et leurs corollaires d’évasion de bras valides et de fuite de cerveaux, fléau des temps modernes.

Vous avez choisi d’être Ivoirien. Vous êtes membre du Conseil économique et social. Un beau parcours pour quelqu’un qui vient de très loin… Peut-on dire que vous êtes un produit achevé de l’intégration ivoirienne ?

Je ne sais pas jusqu’où il faut aller pour être qualifié de produit achevé de l’intégration ivoirienne. J’ignore vos instruments de mesure. En ce qui me concerne, je vous renvoie à mon livre ? à la page 23, première ligne. J’ai dit : « mes origines sont au pays du cèdre millénaire. Mon africanité est ancrée dans ce pays d’Eléphants et de Cacaoyers ». Je pense que cela résume tout. La naissance est un hasard confiné par Dieu. L’existence est un choix libre et volontaire. C’est ce que j’ai fait. J’aime mon pays d’adoption et il me le rend bien. J’en suis heureux. Si c’est cela, l’intégration achevée, j’en suis alors le produit et j’en suis fier.

Vous participez au débat national. Et sur des questions pointues. Quel est le regard des autres sur vos prises de position ?

Il vaut mieux poser cette question aux autres. Quant à moi, j’ai l’habitude d’appeler un chat, un chat et non autre chose. Je m’exprime sur tout ce qui me semble utile pour la bonne marche de mon pays et non par rapport au regard des autres.

On vous a vu intervenir dans la médiation pour éteindre le feu qui s’est allumé sur le front syndical des enseignants ; et vous n’avez pas réussi à retourner la situation. Peut-être que vous n’avez pas bénéficié d’une présomption de neutralité…

Ne retenez pas que le côté pile de la médaille. Je suis intervenu dans plusieurs négociations en Côte d’Ivoire. Soit à la demande des gouvernants, soit à la demande du Président de l’Institution à laquelle j’appartiens : le Conseil économique et social, et Dieu sait ce que nous avons obtenu pour ce pays. Une négociation, ce sont des compromis, ce sont des avancées à petits pas. Quelquefois des reculs pour mieux apprécier la trajectoire. Ce n’est pas cela un échec. Un médiateur n’est en principe jamais neutre, puisqu’il est désigné par un camp et accepté par l’autre. Cela est déjà en soi une victoire. Et, dans une négociation, le terrain peut être déblayé par un tiers et achevé par l’autre. C’est cela qu’il faut retenir. Et puis, je ne tire aucune gloire personnelle dans l’aboutissement heureux d’une négociation. En plus, quel est le temps limite d’une négociation ? La Côte d’Ivoire est en négociation depuis 2002, nous y sommes encore, 8 ans après. Alors, entendons-nous bien, je ne vois ni d’échec, ni de victoire dans une négociation. Seulement l’avancée de notre pays.

Vous évoluez également dans deux mondes différents, l’économie et la politique. Comment avez-vous réussi à si bien concilier tout cela, en étant tout à la fois une présence forte et discrète tout au long de ces années ?

Je ne partage pas l’intitulé de votre question. La politique et l’économie ne sont pas deux mondes différents. Ce sont deux mondes complémentaires. L’un ne peut aller sans l’autre. L’on a vu de grands hommes d’affaires gérer avec maestria leurs pays, ou de grands religieux devenir Chefs d’Etat. Je vous ai déjà dit sans avoir le don d’ubiquité, je me sens très à l’aise dans les deux eaux. Après tout, ce n’est qu’une question d’organisation. Et n’oubliez pas que la politique est un terme qui englobe tout. La politique sociale, la politique culturelle, la politique économique et j’en passe. Alors, où voyez-vous la différence ? Moi, je n’en vois aucune. Par définition, un homme politique, c’est un homme qui est persuadé de réussir où d’autres ont échoué. Il en va de même pour l’homme d’affaires. Vous voyez qu’il y a plutôt de véritables similitudes.

La corruption s’est généralisée dans tous les secteurs du pays. Une gangrène qui risque d’emporter tout le corps social. De la tête au pied, c’est la pourriture qui ronge le système… En tant qu’homme d’affaires, une interpellation de votre part ?

Connaissez-vous un pays où il n’y a pas de corruption ? En tout cas, moi, je ne suis pas aussi alarmiste que vous. La corruption est un mal, elle ne me semble pas être une sagesse. J’ai remarqué une chose : hélas, en Côte d’Ivoire, on affirme beaucoup avec peu de preuve. Je suis un homme d’affaires, j’agis à partir du concret. A partir de quelle base attendez-vous de moi une interpellation. Je suis citoyen, je vis avec les rumeurs comme tout le monde. L’on ne bâtit pas un pays sur la base des rumeurs. S’il y a corruption, c’est qu’il y a corrupteur avant qu’il y ait corrompu. Je ne me dis pas que nous vivons dans une société blanche comme neige. Mais, je dis qu’il faut éviter de voir le Tsunami dans un verre d’eau. Tout Homme naît bon, c’est la société qui le transforme. Nous avons donc tous intérêt à assainir notre environnement à tous les niveaux. Le pays ne s’en portera que mieux.

A tort ou à raison, la communauté libanaise est dans le viseur des services des Impôts. Quel est votre regard sur la fraude fiscale ?

La fraude fiscale est passible d’amendes dans tous les pays du monde. Si elle existe, elle ne peut être la panacée des seuls Libanais. En plus, je ne crois pas que les Libanais soient essentiellement dans le viseur des Impôts. Le fait qu’ils occupent une place prépondérante dans le tissu économique (commerce et industries), les met bien sûr en point de mire par rapport au fisc. Mais, cela ne les expose pas plus que tout autre opérateur économique.

Vous considérez-vous comme une figure emblématique de la communauté libanaise ? Comment êtes-vous perçu par vos frères du Liban?

Que gagnerais-je à être une figure emblématique de la communauté libanaise ? J’appartiens à cette communauté de par mes origines. J’y joue les rôles qui me sont dévolus. Je ne suis ni l’Ambassadeur du Liban, ni même le président de la communauté libanaise. Je fais mon petit bonhomme de chemin avec amour et sans calcul aucun. Maintenant, comment suis-je perçu par cette communauté ? A eux de vous répondre. Moi, je m’efforce d’être le plus utile possible à tous.

Et ce livre que vous avez écrit, que vous avez voulu verser aux archives de l’Histoire, quelle est la motivation qui vous a guidé à vous inscrire dans l’écriture ?

La réponse à votre question se trouve dans le sous-titre du livre : « Un témoignage pour la jeunesse » et je l’ai dit comme André DAVESNE : « Un homme qui a planté un arbre avant de mourir n’a pas vécu inutile. L’arbre donnera des fruits ou, tout au moins, de l’ombre pour ceux qui naîtront demain.» En plus pour moi, la lecture, je l’ai dit dans mon livre, surtout la lecture épicurienne, est mon dada. Vous comprendrez aisément que, pour lire, il faut que cela soit écrit.

Et parlant de ce même livre, le ton du titre est très prudent. « Si je peux me permettre ? » Avez-vous déjà pressenti quelques réactions avant sa sortie ?

Le ton du livre n’est nullement prudent, encore que la prudence est une vertu. Par nature, je me sais courtois. La courtoisie, le respect de l’autre font partie des socles de mon éducation familiale. Je n’avais l’intention de gêner qui que ce soit. Je ne pouvais rien pressentir, puisque ce que je dis dans le livre n’est orienté contre personne. Il m’a semblé qu’il a été très bien accueilli dans les milieux politique et intellectuel. Mais, comme toute œuvre littéraire, l’interprétation que peut en faire un lecteur dépend de son penchant. Un livre est, par définition, une interrogation. A chacun d’y répondre et cela, selon sa sensibilité.

La critique retient que vous avez forcé sur le trait en trouvant des similitudes à deux hommes politiques complètement différents. Houphouët et Gbagbo. D’aucuns parlent de manipulation de l’histoire. Votre réaction ?

Vous parlez de critique, je l’ai dit tantôt, depuis la nuit des temps, les livres sont faits pour être interprétés sans aucune idée blasphématoire. Regardez combien de formes de christianisme et d’islam ont engendré la Bible et le Coran ? L’histoire est un témoignage. J’ai dit que j’arpente les arcanes du pouvoir depuis Félix Houphouët-Boigny jusqu’à ce jour. J’ai écrit ce qui me semble vrai et que j’ai vécu. Bien entendu, tous les lecteurs ou même les acteurs ne peuvent pas partager ma vision. A chacun de tirer son parti. Mais si vous faites une bonne lecture de la vie politique en Côte d’Ivoire, vous saurez que plusieurs voix, outre la mienne, parlent de la même chose. En plus, je mets quiconque au défi de démontrer le contraire de ce que j’ai dit. Du syndicaliste au bâtisseur. C’est du concret, c’est du visible. Ce n’est pas un rêve. Il ne peut donc y avoir de manipulation ni de l’histoire, ni d’autre chose.

Véritable travail de mémoire, à vous lire, on « vit » l’histoire telle que vous l’avez vous-même vécue. Quels sentiments vous animent à l’idée d’avoir été témoin et acteur de tant de grands moments de l’histoire de ce pays ?

Chaque citoyen de la terre est acteur et témoin du milieu social dans lequel il vit. J’aurais vécu à Honolulu ou au Venezuela, que j’aurais eu les mêmes sentiments, les mêmes joies, mais aussi les mêmes appréhensions. La leçon que l’on peut en tirer est que si vous ne faites pas l’histoire, l’histoire vous fait. Je l’ai déjà dit, je n’éprouve aucune gloire particulière pour le peu de rôle que j’ai eu à jouer dans l’histoire de mon pays. J’aurais peut-être dû ou pu faire davantage ; mais, je me réjouis d’avoir, à un moment de notre histoire, pu apporter ma pierre, aussi modeste fut-elle, à l’édifice commun et c’est cela l’essentiel.

Dans l’introduction de cet ouvrage, vous parlez de l’importance de témoigner pour la jeunesse. Que souhaitez-vous que les jeunes Ivoiriens tirent non seulement de l’histoire de la Côte d’Ivoire que vous racontez, que de la vôtre, d’un point de vue personnel ?

L’histoire sert à mieux appréhender le présent, afin de mieux construire l’avenir. De l’histoire de la Côte d’Ivoire, comme celle de tous les pays, il y a à boire et à manger. Il y a du blanc et du noir. La jeunesse doit avoir le sens du discernement et corriger les erreurs de l’histoire afin de bâtir un lendemain plus reluisant et plus lumineux.

En ce qui concerne ma propre histoire, je l’ai déjà dit, nul n’est besoin de s’y attarder. La société nous donne les rudiments élémentaires de la vie, il nous appartient de nous forger en affrontant la vie en face, en nous munissant d’atouts personnels. Etre Homme, c’est être responsable, comme l’a dit Saint Exupéry. Je ne suis certes pas une icône mais, je pense modestement être un exemple à imiter.

En tant qu’acteur politique, vous qui avez vécu et qui témoignez aujourd’hui, à travers votre livre, des événements majeurs de ces dernières années, quelle est votre perception de la situation politique actuelle ?

La situation politique actuelle est, à mon sens, hélas due à la gestion approximative de l’héritage de Félix Houphouët-Boigny. Il est vrai, un homme de la trempe de Félix Houphouët-Boigny ne se remplace pas comme n’importe quel joueur. A sa mort, la pièce de théâtre écrite par Amon D’ABY avait eu son plein sens : « La couronne aux enchères ». Chacun de ses prétendus héritiers croyait son heure sonnée. Tout le monde voulait le ‘’trône’’ en même temps. A cela, s’ajoute la paupérisation galopante, livrant ainsi la jeunesse à la merci de déstabilisateurs blottis dans l’ombre. Mais, comme je l’ai dit plus tôt, c’est une crise juvénile. Elle passera. Les acteurs, un jour ou l’autre, reviendront à la raison et le pays retrouvera ses notes de noblesse. J’y crois fermement.

Que dire de l’héritage du Président Félix Houphouët-Boigny ? Que retenez-vous de l’homme, du politicien ?

Là aussi, je l’ai déjà dit, le Président Houphouët a été qualifié par le Général De Gaulle de ‘‘premier cerveau politique.’’ Ce n’est pas rien. Houphouët a su maintenir la cohésion nationale, ériger la Paix en quasi religion, donner le goût de la vie à son peuple. Les résultats de sa politique rejaillissaient sur son peuple. Que ce soit à l’intérieur comme dans les relations extérieures. Je répète seulement que tous, nous sommes coupables, que tous, nous devrions avoir honte de n’avoir su ou pu pérenniser ses œuvres. Quels gâchis ! Mais, il ne peut y avoir deux Houphouët et nous devrions en être conscients.

Quelle est la vision que vous avez de la Côte d’Ivoire de demain, après cinquante ans d’indépendance ?

Il est vrai qu’après 50 ans d’indépendance, la Côte d’Ivoire, comme tous les pays africains, semble présenter un bilan pas assez reluisant. Mais n’oublions jamais que, même après nos indépendances, les anciens maîtres ont continué à tirer les ficelles et à gérer nos économies. Le 1er Président de la Côte d’Ivoire, s’adressant à la jeunesse de l’époque, disait : « Nous avons obtenu l’indépendance nominale, il vous appartient de vous battre pour l’indépendance économique et ce combat-là me semble le plus difficile. Il faut vous armer de courage.»

En tout état de cause, après près de 200 ans de colonisation, la Côte d’Ivoire, à l’instar des autres pays africains, à l’indépendance, comptait moins d’une cinquantaine d’universitaires. Après 50 ans, la Côte d’Ivoire compte des centaines de milliers de cadres, solidement formés, capables de tenir la dragée haute à leurs homologues des continents, dits développés, puisque sortis des mêmes écoles. Et puisqu’il n’y a de richesse que d’Homme, j’ai de justes raisons d’être optimiste pour la Côte d’Ivoire de demain. J’y crois et Dieu nous y aidera.

Et vous, que souhaitez-vous que l’histoire, la Côte d’Ivoire retienne de Roland Dagher ?

Qui suis-je pour que l’histoire ou la Côte d’Ivoire retienne de moi quelque chose. Je n’ai sincèrement pas cette prétention. Dans cet orchestre, afin de rendre la mélodie plus belle, j’ai joué ma partition et je continuerai de la faire tant que Dieu me donnera la force. Certes, je pense modestement avoir apporté mon grain de sel ; il appartient à la génération à venir de me juger. Je ne m’attends ni à des lauriers, ni à un monument dédié à ma gloire, si gloire il y a. Par contre, je demande à Dieu de me donner la force de toujours me remettre en cause afin de répondre présent à l’appel de mon semblable en détresse. C’est ma perception de la vie et rien d’autre.

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