En Côte-d’Ivoire, la tendance « nappy cheveux naturels » fait des progrès parmi les élites

Fleur Ze Bi dans son centre de conseil en soins capillaires pour cheveux crépus à Abidjan.
Fleur Ze Bi dans son centre de conseil en soins capillaires pour cheveux crépus à Abidjan.

De plus en plus d’Ivoiriennes décident de garder leurs cheveux au naturel, sans défrisage.

Par Olivier MONNIER la-croix.com

Didice a eu le déclic il y a quelques mois. «Je commençais à perdre mes cheveux. Leur texture, leur couleur avaient changé, raconte cette enseignante d’économie à l’université. Je voulais retrouver mes vrais cheveux.» Didice, 32 ans, a ainsi décidé d’en finir avec des années de défrisage. Ses cheveux, elle les laisse maintenant au naturel, crépus.

Comme Didice, les Ivoiriennes sont de plus en plus nombreuses à faire le choix du naturel. Une décision presque osée au sein d’une société qui impose depuis plusieurs décennies le diktat de cheveux longs et lisses, de type européen. Qu’elles se défrisent ou se fassent poser des extensions, il est rare de croiser à Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire, des femmes arborant leurs cheveux naturels.

« Elles veulent des cheveux lisses et bien attachés. C’est le modèle de beauté international, et c’est ce que la société demande », explique Mariam Diaby, une blogueuse qui a fondé le groupe Les Nappys de Babi – Babi est le surnom d’Abidjan.

Des produits défrisants toxiques

Le mouvement nappy – contraction de natural et happy, ou «naturelle et heureuse» en français – prône la beauté du cheveu crépu chez la femme noire. La tendance a éclos au début des années 2000 dans les pays anglo-saxons, chez les Afro-Américaines et les Sud-Africaines, et prend actuellement de l’ampleur en Afrique.

Ainsi, Fleur Ze Bi a ouvert à Abidjan un centre de conseil en soins capillaires pour cheveux crépus. « Il y a une vraie tendance de retour au naturel », confirme-t-elle, dans son salon situé dans le très chic quartier du Vallon, à Cocody. Le centre, le seul du genre en Côte d’Ivoire, a ouvert il y a un an et compte déjà 300 clientes.

Selon Fleur Ze Bi, les femmes sont davantage conscientes des dangers liés aux produits chimiques défrisants, qui provoquent chute des cheveux et brûlure du cuir chevelu – des études ont aussi montré des cas de fibrome utérin ou de puberté précoce, sans établir de diagnostic de causalité, mais en laissant planer le doute sur la toxicité grave des produits.

« Des petites filles se font défriser dès l’âge de 3 ans, déplore Fleur Ze Bi. Les mamans apprennent à leurs filles à détester leurs cheveux dès le plus jeune âge. » À la télévision ou dans la rue, des publicités ciblent directement les jeunes filles.

Mise en valeur d’une identité africaine

Il y a aussi chez les femmes « Nappy » une volonté de « retrouver une identité africaine », note Mariam Diaby. « Pourquoi vouloir forcément ressembler à des femmes blanches ? », lance-t-elle. Une question que s’est aussi posée Cathy, 25 ans, chargée de communication dans une société d’assurances. « On baigne dans un afro-pessimisme, dit-elle. Ce qui vient d’ailleurs est forcément beau, exceptionnel. »

Ancienne adepte du défrisage – elle pouvait le pratiquer trois fois par mois – Cathy s’est coupé les cheveux récemment, première étape vers le tout-naturel. « J’avais envie d’un retour aux sources », dit-elle aujourd’hui.

Sabine, une étudiante en droit de 25 ans, a franchi le pas il y a deux ans avec des préoccupations différentes. « Je ne me défrisais pas pour copier les autres et je n’avais aucun problème avec mes cheveux défrisés, assure-t-elle. Mais je ne savais pas comment me coiffer autrement. » Car si prendre soin de ses cheveux crépus ne coûte pas forcément plus cher, il faut apprendre à s’en occuper, ce qui a été un peu oublié avec l’occidentalisation du continent.

Une pratique réservée à une élite

« Le cheveu crépu est l’un des plus fragiles, mais il est adaptable et offre beaucoup de choix. Les femmes sont toujours émerveillées de voir tout ce qu’on peut faire avec ! », explique Fleur Ze Bi. Le centre prépare actuellement une gamme de produits naturels adaptés au cheveu crépu, et aimerait ouvrir une école spécialisée.

L’idée : populariser une tendance qui, si elle progresse, reste encore cantonnée à une certaine élite abidjanaise. Juristes, médecins ou étudiantes : les clientes du salon de Fleur sont des femmes éduquées, indépendantes, avec un certain statut social. « Des femmes qui s’assument telles qu’elles sont de la tête aux pieds », résume Fleur Ze Bi, faisant aussi référence à l’inquiétant phénomène de dépigmentation de la peau, une pratique très répandue en Afrique subsaharienne.

Mêmes causes, mêmes effets. Influencées par des standards de beauté occidentaux et des stars noires à la peau claire comme Rihanna ou Beyoncé, de nombreuses Ivoiriennes utilisent des savons ou des laits éclaircissant le teint – des produits dangereux et, bien souvent, non contrôlés.
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L’enrichissement de l’Afrique

« Le PIB réel africain a doublé en l’espace de douze ans » , a déclaré le président de la Banque africaine de développement (BAD), Donald Kaberuka, en mai dernier. Un chiffre spectaculaire le souligne : pour la première fois de son histoire, le PIB africain moyen dépasse « la barre des 1 000 dollars (770 €) par habitant », a souligné le dirigeant rwandais.

Une combinaison de plusieurs facteurs – l’annulation partielle de la dette publique dans les années 2000, une forte demande de matières premières et le coût élevé de celles-ci, ainsi que l’investissement étranger – a permis à l’Afrique de remonter la pente.

L’OCDE prévoit une croissance moyenne de 5 % des économies africaines en 2013. Avec 8,9 % de croissance prévue, la Côte d’Ivoire est en tête du peloton.

Olivier Monnier, à Abidjan

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